Partager l'article ! Une pluie de granit.: Juin 2009 & ...
|
La lunette et le sabre. |
|
Nous avons marché sur le monde et au dessus. Nous avons marché sur le monde et au dessous. Nous n’avons pas trouvé ce que nous cherchions. Nous ne
savions pas ce que nous cherchions. » |
Juin 2009
Une pluie de granit.
Il prend le livre.
C’est comme prendre une pelle ou une pioche.
Il y a une odeur sèche de craie et de pierre,
Il y a un bruissement.
Il y a un poids dans ses mains
Et une cavité sur la table.
Puis,
Le tumulte tombe de ses doigts ouverts comme un éboulis de roches et de terre, une catastrophe. Des choses se brisent et avouent.
Des choses s’ouvrent sous la chute.
Le livre se fend et s’ébruite.
Alors,
Il reste ici un moment avec cet outil inutile entre ses mains,
Debout dans cette coulée sèche, de feuilles d’ardoises ou de schiste,
Dans ce matériau si ancien.
Peu de choses parlent sous l’éclat si brutal du soleil, peu de choses ouvrent la bouche. Il n’y a ni arbre, ni herbe.
Il serait seul à oser perdre son eau et sa voix.
Il a ouvert sa chemise. Il a défait les agrafes.
Il s’élance. A grand pas il ouvre une piste dans ce brasier de roches. A grand pas il déchire un pan d’immensité.
Il ne ressemble plus à celui qu’il était au début, celui encombré par le livre, celui immobile dans le vacarme, il s’est élancé et sa trace flamboie, et sa trace le poursuit et le pousse à aller toujours vite et devant, toujours plus avant dans l’épaisseur du récit. Comme dans une faille, comme dans une blessure.
J’écris sur la page, un silence, un corps de poussière, un corps de femme.
Je trace une calligraphie sur ce lit de sable. Et puis ma main ou le vent l’efface. Le signe ne parle plus.
Cette douceur émeut ma paume et l’effraie. Cette douceur tire des larmes du poème.
N’est ce pas ce que je cherche à mettre dans le trait ?
N’est ce pas ce que je cherche à écrire sur ce ciel tissé de grains ?
J’étire ce récit sur la voûte de mon sommeil, ce vaste champ roule lentement hors de mon front et ses constellations brillent et battent.
Je n’irai nulle part. je ne franchirai rien. Il n’y a pas de lieu qui m’attire. Les villes sont remplies d’absence, les cœurs sont froids et vides.
Il n’y a pas de pays non plus derrière l’aurore, il y a la robe des poussières et l’averse sans eau. Une pluie de granit.
Il y a peut être la fibre du chant et l’aisance de l’écriture.
Il y a peut être la racine du sentiment.
Mais,
Il y a assez, maintenant.
Il y assez de replis, de creux dans cette matière là pour que j’explore le mystère de la page.
Il y a assez de questions.
J’écris un paysage de sable et de prose.
Les guêpes du soleil, les guêpes jaunes et dures vrombissent à chaque pas. L’essaim ne tarit pas. C’est comme s’il portait ces guêpes dans sa gorge et sous la peau du visage, c’est comme si ces guêpes remplaçaient sa mémoire.
Il marche.
Il déplace son ombre.
Il dérange par son seul mouvement.
Sa trajectoire perturbe le paysage, l’âcreté du paysage.
Les jambes de bronze, les bras de bronze et le casque ardent résonnent dans le silence avec des bruits de tumulte et de foule, avec des bruits de guerre.
Il devrait se figer pour reprendre le livre, s’asseoir là, dans les retombées de l’explosion, dans ce vacarme immobile. Il devrait cesser de lutter contre ce qui veut l’atteindre, se laisser traverser par la pensée.
Deux flèches dans les chevilles pour qu’il ne marche plus.
Ou une lance dans la nuque.
Hors la course il saisirait ce que tout ça veut dire, il comprendrait l’étendue des choses, le désordre de ces tables de pierre déchirées d’érosion, la rigueur du climat. Il comprendrait le tarissement des rus.
Mais il ne résiste pas à la course, elle démontre son existence et fait battre son cœur jusqu’à ce qu’il sonne à ses tempes. Elle prouve sa vaillance et arme son bras d’un glaive d’impatience.
Il ne peut pas freiner le tumulte qui coule dans ses veines. Il ne peut pas figer le sang qui l’anime. Il ne peut pas s’arrêter.
Alors les guêpes jaunes et dures vrombissent à chaque pas.
Je saisis le corps de sable sur mes genoux, il s’arrange de mes os et mes muscles, il s’arrange de ma peau, tourne sur lui-même puis se couche. Alors seulement, je passe ma main dans son pelage crissant et râpeux. Curieusement cette caresse douloureuse me satisfait.
Je ne sais que faire avec le corps de sable.
Il semble ainsi que le temps passe et crisse
Il semble ainsi que le temps parle comme s’il avait perdu le sens de l’histoire, comme s’il avait libéré les graines du chapelet dans le désordre du navire.
Il semble ainsi que ce corps peut s’étendre sur l’horizon et rouler d’un bord à l’autre du monde comme une mer.
Je reste donc.
Les mots passent les uns sur les autres et s’usent, ou couche à couche ils s’agglomèrent, comme des villes sur des villes, des visages peints sur des visages peints, des lettres sur des lettres. Je vois la lumière tomber du ciel jusqu’à moi, avec des frémissements d’oiseaux. Je vois la nuit et ses bêtes venant boire.
Je reste ainsi.
Assis comme un sage avec un sphinx sur les genoux, et les jours s’amoncellent, couchant sur couchant, rouge sur rouge.
Je ne sais plus qui fut enfoui sous le sable du texte. Je ne sais plus qui dort dans la pyramide.
Il porte à son front une flamme pourpre.
Il ne s’agit pas de la chevelure du héro qui comme celle des météores brûlerait dans son dos signifiant la victoire ou la fureur de la course. Ici, la flamme brûle son visage et ses yeux, et consume sa perception.
Il ne repère ni traces, ni vestiges. Il ne peut rien lire du monde.
Tout est incendie.
La flamme consomme sa fuite et le livre, nu et brûlant, à la réalité. Il ne commet pas d’exploit hormis fuir la lance.
Le monde et le livre.
La parole a brûlé trop vite.
La parole a volé sur la fumée de l’incendie,
Incandescence puis cendres.
Il cherche l’ombre où s’étendre et mourir, laisser tomber sa peau desséchée comme celle du serpent ou laisser tomber ses os comme ceux des mastodontes dans le sable d’un désert légendaire.
Ses armes traînent dans la poussière,
Il ne cherche plus l’eau, celle qu’il porte en son corps est si lourde déjà des hontes bues. Il ne cherche plus l’eau.
Toute source est tarie.
Même le fil de la pensée.
Je couche là, dans ce creux, dans cette combe. Je couche là sur des feuilles tombées des arbres, sur ces feuilles tombées de l’arbre de l’écriture. Je couche là. J’ai tissé ma couverture d’automnes et de regrets.
Dans ce creux s’arrondissent des rebuts, des reliefs, des cendres et du sable, de ces riens qui dérivent des lois du mouvement...
J’y pose la lassitude et l’expérience, j’y taille des colliers, j’y fais ma nuit.
Alors que peu à peu parlent les choses je les inscrits dans le lit sans repos, je les couche dans ma voix. Elles s’y raccommodent et s’y plaisent. Et comme la nuit durcit sous le froid du remord, je mêle dans ma bouche les saveurs du récit.
Il parcourt l’étendue du livre au hasard de la fuite.
Il ne construit pas la marche, elle le précipite. Il s’est perdu dans cette sauvagerie. Ses yeux et ses mains sont marqués comme par la guerre, brûlés et durcis par la violence.
Pourtant il ne crie pas, ni la perte, ni la soif.
Pourtant il n’injurie pas, ni les dieux, ni les hommes, ni le jour brûlant.
La plainte s’est asséchée dans le feu des poumons, et ses lèvres sont dures et noircies
Je fais ce qui doit être fait. J’ouvre la chair du livre. J’offre à l’air ce qui n’était qu’au sang. J’incise au poème ce corps déposé.
Je montre jusqu’à l’homme qui fuit dans le désastre.
Jusqu’à la pierre du livre, jusqu’à l’os...
Le texte cannibale qui fend celui qui lui ressemble pour en dévorer la moelle et en boire l’eau.
Je pousse la métaphore comme une bête en pâture, un peu trop loin, un peu trop prés du bord, encore une fois habile à toucher de l’aiguillon ce qui est chair et vif. Je pourrais basculer moi aussi dans la chute, rendre toute évocation aussi vide que l’extrémité du monde. Je pourrais me tromper.
Je ne sais pas.
Je ne sais pas comment guérir.
Je ne sais pas retrouver les pages éparpillées dans ce ciel de pierre, je ne sais pas où chercher ce miracle.
Il ne connaît pas de sommeil immobile. Les rêves sont des traversés de canyon et de pierrier. Il saute et traverse les nuits de verre, il saute et chevauche l’insomnie.
Il n’y a pas d’ombre dans la nuit, il y a la nuit. Il n’y a pas de repos, ni d’asile. Il se souvient du livre, il se souvient des mots levés puis posés un à un à un comme les pierres d’un mur. Il se souvient du sens du monde. Ce souvenir circule dans ses veines et le tient éveillé, les mots qui murmurent en lui leur ressemblent mais n’ont plus de signification, ils sonnent comme une pioche sur la pierre, ils sonnent mais empêchent l’ouvrage et désespèrent l’ouvrier.
Il y a l’écorce,
Arrachée à la pulpe du sentiment,
Il y a les vestiges de sa pensée,
La cité brutalisée et éparpillée dans ce désert.
Il y a le corps bleu du petit jour qui ressemble tant au chagrin et qu’il essaie d’étreindre.
Alors, il prend celui du héros et le vêt de bronze et de sang. Il parcourt le chaos desséché et débusque les ombres qu’il tue avec sa lance ou ses yeux effarés. Il marche, il court, il saute, il chancelle et vibre, il frappe. La sueur et le feu habitent son front et nul autre n’y siége.
Il ne cherche rien mais il ébranle toute présence et défait l’hypothèse de la rencontre. Il est le guerrier caché dans le labyrinthe, celui qui garde vive la violence de la légende.
Il y a ces mots qui suivent le cours du récit. Il remonte le sillage de mes pensées et s’y abreuvent. Ils se nourrissent du peu qu’il y a. Ils s’apaisent aussi dans les silences.
Je voudrais peindre. Je voudrais assouplir l’écriture avec de la couleur. Mais je ne sais pas. Alors les choses restent grises et sans contours, alors il n’y a ni bleu ni rouge. L’épreuve reste aussi froide et dur que la pierre.
Il n’y a pas d’ennemis. S’il y eut des batailles, le corps de l’adversaire a depuis longtemps était dévoré par les insectes, le sable a dérobé le fer et le bois des armes, le vent a renversé les murs de la citadelle.
La lance est inutile.
Il espérait briser les os et trancher les membres, il espérait défaire les boucliers.
La fureur de son bras ne s’épand pas dans la blessure. Les ombres ne souffrent pas.
Il tourne sur lui-même, fend la chaleur du jour avec le scintillement de l’arme. Il ne trouve personne. Personne à qui confier la colère. Il n’y aura pas de carnage.
Alors il part, il s’engouffre dans un canyon et les pierres roulent sous ses sandales, il escalade les falaises et saute par-dessus les rocs.
Il cherche l’issu pour éparpiller la rage et crier enfin.
Je cesserai d’y croire un jour.
Le livre tombera de mes mains comme lui.
Avec un bruit d’explosion, un nuage de poussière qui s’élève au ralenti, puis pleut en grésillant sur les choses.
Des grains sur le ventre du sage.
Les héros seront morts.
Il n’y aura plus à écrire.
Le soleil me poussera de sa lance appuyée sur mon dos, le soleil couchant.
Il faudra courir un peu puis s’arrêter haletant au bord de la nuit, alors que tout s’éteindra.
Il faudra se coucher dans la pitié.
Plus de poèmes à l’absence, plus de rides à lisser sur la joue du sable.
Pardonner l’écriture et mourir innocent.
Photo : M. Gerardin
Juste dire que "la lunette et le sabre" offre à la lecture :
- des bribes, des extraits qui seraient plutôt lisibles (le sont ils ?) dans ce qu'il est commun d'appeler, des articles.
- des écrits entiers, ou des travaux en cours, dans ce que l'on dénomme, des pages.
Bien sûr, tous ces textes ont été écrits par quelqu'un, et toutes les photos ont un auteur.
Je salue d'ailleurs au passage, mon camarade d'aventure, celui qui marcha avec Basic Nepoti, sur les sables de Mars.
Basic.
Photo M Gerardin