Six histoires.

Texte de scène.

Décembre 2009 Juillet 2010

 

 

Quelque chose comme une vaste ruine abstraite, des formes élancées et brisées, des circulations usées par le passage du vent chargé de sable, des fentes, des ombres, des élévations effondrées...quelque chose qui ne soit pas une ville en ruines mais une sculpture créée par les éléments.

Tout ce qui pourra errer dans ses ruines aura forme humaine, ou voix humaine mais sans plus, sans plus d’identité ni de nom.

Il peut y avoir un seul narrateur ou plusieurs mais rien qui soit figé à une enveloppe ou un personnage.

 

 

Première histoire :

 

Voix  : Je pense que je peux raconter une histoire, insuffler un peu de vapeur dans ce moteur jusqu’ici silencieux et inerte. Dans cette chose. Et comme on peut se coincer les doigts dans une machine, je puis me blesser dans cette mécanique, y laisser un peu de mon sang, un peu de moi, sans succomber.

Je puis aussi ne rien subir  qui soit désagréable. Me laisser traverser par la fluidité du poème sans que ma bouche ne s’y blesse.

 

Et tu crois dire des choses qui nous plaisent et nous gardent éveillées et nous émeuvent et nous rassurent

 

Qu’importe !

Je ne méprise pas ceux qui pourraient écouter, je me tiens loin d’eux. Je suis loin de vous. Je parle seulement pour la dureté de la nuit, pour qu’elle s’adoucisse et devienne plus tendre à ma bouche. Pour qu’elle relâche le mord.

Un temps libre.

Je me souviens de cette hanche roulée par la mer jusqu’à moi, de la barque de cette hanche venue entre mes jambes, de la tendresse de la houle.

Tout est naufrage.

Les villes se fracassent contre les guerres

Les routes se précipitent hors des ponts

Les livres sombrent comme des paquebots dans les profondeurs des bibliothèques. Ils grincent et se disloquent.

Je pense qu’ici fut d’abord un lieu vide, un lieu sans victimes ni histoires, un lieu innocent. Et puis les événements l’ont marqué comme on imprime des mots sur le papier. Comme on déroule une histoire.

Avec insouciance.

Je ne connais pas la vérité du monde, mais je sais que toute action corrompt, ainsi on ne peut secourir le temps perdu, on ne peut recueillir les naufragés.

On ne pourra pas oublier.

Il fut un temps où cette plage était vide, juste un amoncellement de grains de sable, avec des minuscules esquilles de coquillages, avec quelques galets à demi enfouis et cernés par une dépression lisse, avec le corps abandonné des méduses... rien d’autres, le criaillement des mouettes, le voyage de la marée.

Et puis, il y eut l’empreinte,

Cette trace de pas,

Aussi profonde que celle d’un météore.

 L’impact bouleversa l’équilibre de la plage, de la forêt qui s’y arrêtait, de l’île qui les contenait.

 

L’inventeur resta ainsi un moment, en équilibre entre le néant et la présence, suspendant le pas au dessus du peu d’eau qui refluait et affluait, puis il franchit cet instant et livra la plage à l’empreinte.

Avec lui vint le monde.

Les cargos, les machettes, les locomotives.

Deux lignes de fer qui traversèrent la forêt et sur lesquelles fusa la dame noire...et son corps de fonte, et son cri, et son ventre rempli de cris.

Alors, ici se perdit l’innocence.

La rouille et le verre se mêlèrent au sable et aux esquilles de coquillages

Et la poudre tonna

Et l’arbre gémit en tombant lourdement dans le frou frou du feuillage, comme une femme tuée dans ses robes.

 

C’est ça, ta première histoire ? Il n’y a pas de personnages, il n’y a pas de héros ! C’est triste, c’est compliqué, c’est rempli de creux dans lesquels tu laisses tomber tes pensées. Nous te disons que si tu continues ainsi nous partirons. Nous te laisserons tout seul avec ton poème.

 

Faites !

Laissez moi seul ici et bientôt reviendra l’innocence ! L’innocence, mon dieu ! L’innocence par pitié !

Ici.

J’ai dit : « - Je ne connais pas tout du monde mais je sais que toute action corrompt, ainsi on ne peut secourir le temps perdu, on ne peut recueillir les naufragés.

On ne pourra pas oublier. »

J’avais raison. Je n’ai pas besoin de vous pour poursuivre la maladie, la mutation de l’instant. L’écriture transporte son mutagène à l’intérieur d’elle-même dans le code qui la construit, il est écrit qu’elle se corrompt. C’est ici que vous pouvez  rire, si vous osez, si vous osez souiller par vos rires ce qui n’a pas besoin de vous. En ça, je vous fais confiance.

Nous ne pourrons pas retrouver cet homme mi ciel mi eau, l’histoire l’a dévoré, nous ne pouvons pas retrouver cet homme qui enjamba la mer jusqu’à l’île. Semblable à nos expériences, l’histoire abîme les personnages et même, s’ils essaient de remonter de la fosse, ils ne sont plus les mêmes, l’exploit les a changés, comme s’ils avaient franchi une zone de transfert, un passage de transmutation.

Ils deviennent des super héros avec des pouvoirs fantastiques. Ils compriment le temps, ils effacent la distance, ils supportent la douleur mais il perde la fraternité avec nous qui sommes les hommes.

 

Il se tient debout. La fin du monde a eu lieu mais rien n’a changé ici, dans l’apparence des choses, tout est semblable. Les arbres sont là, en lisière, la plage déroule son baiser sur la mer. Il pleut et alors tout est gris, comme un lavis d’encre noire.

Ses cheveux sont longs, ses vêtements en lambeaux, ils ressemblent à l’image du naufragé que beaucoup d’entre nous partagent, parce qu’ils ont lu Robinson Crusoé et parce qu’ils ont vu les films de pirates des années 50. Il est immobile. Il pleut sur lui, mais la mer qu’il porte dans  la tête est assez vaste pour  recueillir l’orage. Dans ces yeux, il y a cette histoire vide, cette mer immense où nul navire ne viendra jamais.

 

La voix cesse.

Les habitants de l’espace entrent sur le lieu et le modifient avec leur corps en entier, roulent, frappent, bousculent, précipitent, éparpillent ou rassemblent.

Ils restent ensuite immobiles et gênés puis disparaissent dans le tonnerre qui frappe le plateau.

Tombent du ciel la foudre et la pluie, les bombes et les parachutes, des avions fracassés ou des fusées martiennes.

Puis enfin, le silence d’après la catastrophe.

 

Puis l’eau, l’eau qui va et vient.

Deuxième histoire.

 

La voix de l’eau : Nous ne lavons rien.

Puisqu’il faudrait laver ce temps qui n’est plus.

Même si nous emportons dans l’ourlet de nos jupes, l’écume noire et la rouille, nous ne lavons rien, puisque ce temps n’est plus.

Nos va et vient ne comptent plus.

1 milliard. Milliard de milliards...Ca n’a aucune importance il n’y a plus de conscience, il n’y a plus de présence.

Moi !

Non, je suis une rémanence

La mer bavarde sans cesse même sans témoin alors peu importe...peu importe...peu importe.

 

Je porte dans mes eaux des tas d’histoires, là aussi sans nombre. Il ne sert à rien de compter l’immensité puisque rien ne peut la traverser.

 

Des cités, des navires, des filets, des sacs, des animaux...

 

Et quoi d’autres ?

Quelque chose qu’il serait bon de sortir et d’amener jusqu’ici, jusqu’au sable. Oui...

C’est évident alors qu’il faut parler des hommes.

C’est évident qu’il faut qu’ils se couchent là, comme des êtres blancs et noirs, et brumeux échoués sur la plage, qu’il faut que je les pose comme nés de mon vagin plus vaste et plus lisse que toute chose en ce monde, qu’ils naissent.

Tous.

Un à un.

Allongés sur le côté

Ou sur le dos

Ou sur le ventre et à demi enfouis dans le sable humide,

Comme des galets de chair, ces galets ronds qui semblent contenir des merveilles et des secrets mais qui ne sont que des galets.

 

Alors que l’eau parle, la mer fait naître ces hommes et femmes sur la plage, soudain si nombreux qu’ils envahissent l’espace et qu’ils en troublent l’harmonie.

 

De cette foule qui s’anime, quelques uns parleront, un peu au hasard semble t’il.

 

P1 : Mon père est mort, mes parents... ceux nés avant moi, ceux après...ils sont partis. Cette  foule !

Des étrangers.

P2 : Le sable, le granuleux du sable, le salé de la mer, le froid du vent...où étions nous ? Où étions nous jusqu’à maintenant ?

P1 : Qui es tu, toi ? Il y avait une sorte de nuit sans conscience et puis il y a celui que je vois penché sur moi, c’est ton visage, comme le mien, j’imagine...je ne connais pas le mien. Dis moi, qui je suis.

P2 : Je ne sais pas.

Ton visage est creux.

Personne ne la remplit.

J’y pense comme ça, mais, je ne sais pas.

Nous avons marché peut être, puis nous sommes entrés dans cette mer grise, nous nous sommes enfouis dans cette eau à la surface nacrée et aux profondeurs sombres, si semblable au sexe d’une femme et puis nous sommes morts...ou tout comme. Ou plus encore nous nous sommes perdus, dissous....

Alors !

Ton visage ne ressemble à personne.

P1 : Tout cela est si vieux.

Comme encore debout mais si fragile !

Comme ces souches pourries que le moindre choc délite.

Et nous... vides aussi, creux...

P3 : Qui me réveille ?

       Qui m’appelle ?

Avec la voix de ma mère. Ou celle de moi petite fille. Ou celle de celle qui m’aima. Ou celle de celle , du sel ...Qui ?

Je vois.

Le sable, le peuple sur la plage, leur frilosité, leur regard ébahi, leurs membres déliés mais si vides, leur bouche qui sait parler mais leur tête qui ne connaît plus.

Contre qui se battre ?

P4 : Oh !

Le poids de mon corps a laissé dans le sable ce qui ressemble à moi. Un creux pourtant, on dit une empreinte, quelque chose. Un signe. Et tous les autres pareils.

Délogé.

Délogé du lit du sommeil

Délogé des grains d’ombre et d’or.

Qui a eu la force de faire ça ? La force ou la cruauté !

 

Puis les voix se mêlent, un brouhaha, des chutes, des corps qui retournent à la mer, d’autres qui les retiennent, d’autres qui les entraînent... sur la plage quelques survivants assis au milieu du fouillis des signes, dans ce sable qui retient encore le creux des  présences.

Une voix :

 

La voix: On dirait bien.

      Le vent et la mer ont usé le visage du monde jusqu’à l’os puis le sable a cessé de tourner et s’est redéposé sur la dureté du sol, et l’herbe et la pluie, et la bouche des animaux.

     On dirait bien que la catastrophe  vint et vida la terre de toute présence humaine. Peut on dire qu’elle la nettoya ?

Je ne crois pas.

Je ne crois pas que les choses soient si simples

Les étoiles font ça tous les jours, mourir...

Dans des cataclysmes d’une telle fureur

Que l’univers en garde la marque pendant des millions d’années.

Pourtant, elles n’y pensent pas et ne s’accusent de rien. Alors ?

 

Nos parents nous ont couchés dans la mer, c’est qu’ils nous aimaient. Le temps était venu de fermer les maisons, et de tuer les chiens, le temps était venu. Alors, ils ont caché dans la mer le secret de leur nom, enseveli le génome dans l’écume.

C’est cela.

 

Ils ont éparpillé la culpabilité sur les milliards d’humains qui parcoururent le monde, parce que vivre c’est être coupable. Il n’y a aucune action innocente. Alors quoi ?

Recommencer !

Recommencer quoi.

 

Derrière elle, deux hommes s’affrontent, dans une lutte antique et primitive, une lutte de colosses, une lutte de titans, sans mots et très lente...à celui qui jettera l’autre hors du cercle de l’humanité, dans la honte ou la mort.

 

Elle s’est tue. Elle reprend :

 

Recommencer.

Nous connûmes les mondes outre terre, le froid de l’abîme. Nous connûmes l’étrangeté d’une planète morte, la saveur du fer...nous connûmes l’invention, l’écriture, les noms des oiseaux.... et puis nous oubliâmes. Alors, recommencer ?

 

Avec des draps et quelques branches, ils construisent des huttes et la lumière brille à l’intérieur alors que la nuit prend place, on voit des scènes intimes dans ces huttes, pendant que l’éternité du monde regarde et s’exclame.

 

Eternité 1 : Je me penche ici sur ceux qui furent et marchèrent sur cette terre. C’est bien surprenant de les revoir...je les croyais bien loin...sous des couches et des couches d’histoires... sous des couches et des couches de sédiments...des dépôts d’os de cendres et de terre... Je les croyais oublié et perdu, confondu avec le sol. Comme c’est étrange !

Eternité 2 : Hum ! Et d’une certaine façon, ces couches et ces couches et ces couches ne font pas tant d’histoires... tellement de matière et si peu à dire, alors que ma foi... c’était autre chose ! Tant de bruit ! Tant de fureur pour des gens si petits.

Eternité 1 : (rire) Oh ! Comme c’était drôle ! Tous ces embrouillaminis, tous ces baroufs, ces boucans, toutes ces traversées de mer de part en part, et de là à là et d’ici à ici et où, et là bas... tous ces chambardements, ces odyssées, ces quiproquos ridicules... ah ! Avec une telle vitesse et tant à la fois !

Eternité 2 : Et ces broutilles !

E1 : Tellement d’imagination, tellement de frénésie, tellement de désespérance...

E2 : Comédie, tragédie...

E1 : vulgarité, perversité...

E2 : Tant de capacité à divertir avec si peu de matière... Ce furent de bons moments !

E1 : Oh oui ! Croyez vous qu’ils vont remettre ça ?

E2 : La mer n’est pas bavarde, ou plutôt trop... et bredouille, et barbotte et radote. Oh oui, s’il pouvait nous remettre à table.

E1 : Un monumental gueuleton d’effronteries. Foutre le feu, traverser les déserts, flotter sur des coques de noix, exterminer des mastodontes avec des lances en bois et à pointes de pierre, fendre la terre jusqu’au magma en bricolant avec les éléments...

E2 : Ouille, ouille !

E1 : Faire péter des trucs dans la stratosphère !

E2 : Ouille !

E1 : Inventer et sacrifier des dieux !

E2 : Ouille !

E1 : Vider des fleuves et pleurer sur les rives !

E2 : Ouille, ouille, ouille !

E1 : Et j’en passe !

E2 : Ouille ! Et vous en passez... Ah ! Comme c’était bien.

Toutefois, ceux là m’ont l’air un peu mou.

E1 : Il y a bien eu une petite bagarre.

E2 : Oui...mais une rixe d’esthète, une anicroche !

E1 : Il ne faudrait pas qu’ils nous déçoivent.

E2 : Laissons passer quelques pans d’éternité et repassons, nous verrons bien si notre attente sera satisfaite.

 

L’éternité se retire, il reste la mer qui danse et dépose sur le sable ses ruissellements, ses ondes, ses ombres et ses soupirs.

 

La voix de l’eau : Voici que je soupire ! Poussant ce souffle comme une corde si longue qu’elle fit le tour du monde et revint.

C’est si long un soupir ! Si absolu ! Comme une mort captive, un lâcher prise.

J’ai tant d’eau, tant de sel et tant de victimes, que mes soupirs sont des éternités, eux aussi.

Entre les soupirs, il y a la poésie. Les flots qui n’ont pas à être entendu, la pluie des mots, la pluie des aveux.

J’ai le temps de dire et de redire, de fabriquer des légendes avec les légendes. Des choses me manquent... des choses qui furent et dont seul reste le signe, la trace  de ces corps tombés dans la poésie, cette eau qui retient tout.

Je suis si vaste, démesurée comme l’ourlet d’une rime.

A rebours, j’explore le fond,

Les remords de l’eau de mer.

 

 

Il y a un noir sinistre où on entend la mer, longuement.

 

Il est seul.

 

Troisième histoire.

 

Ah ! Enfin une histoire

Tu vois quand tu veux tu t’exprimes.

 

Taisez vous !

Laissez moi seul avec elle.

 

Quoi ! Tu ne veux pas qu’on parle ! Tu ne veux pas qu’on dise qu’on aime ! Tu préfères rester seul... dans l’inspiration ! Dans le secret du poème...dans la barbe du poète ! Laisse nous rire.

 

Riez !

Voilà ! Partis les corbeaux du récit... envolés !

Reste la mélancolie.

Je disais donc « laissez moi seule avec elle »

Je risque de mouiller mes chaussures, alors je les enlève. Je risque de mouiller mes pantalons alors je les remonte. Je risque de me mouiller les pieds mais... c’est bien.

Je marche, l’air de rien.

Dans ce lieu dévasté, qui peut bien ressembler à une plage puisqu’il ne ressemble à rien. Ici, où tout fut dit et peu de chose, la fin du monde et son commencement, le lamento de la mer...

Je marche,

C’est ce que nous savons faire de mieux et avec le plus d’élégance...

Y’a qu’à comparer !

Sur la bipédie nous sommes les meilleurs, bref !

L’air de rien.

Je m’approche

Je dis  « pose ta tête sur mon épaule ! » c’est trop tôt, ça la ferait rire.

Je ne dis rien. J’observe. Elle parle la première.

 

Il fait une lumière étrange, une lumière si pure, une lumière de fin du monde.

Oui.

Il n’y a personne.

Non.

Que nous !

Oui !

Si l’on voit la plage de très haut on ne verra que nos traces de pas qui étaient éloignées et puis qui se rapprochent... et puis qui se conjuguent...un peu.

Se conjuguent... au temps du frisson.

... vous êtes étrange !

Toujours, quand je marche sur la plage avec vous.

Nous nous connaissons ?

Je n’espère pas ... enfin, je pense que je ne vous connaîtrais jamais, que vous serez toujours un mystère pour moi, une énigme...toutes ces niaiseries romantiques qu’il vaut mieux penser sinon la vie ne vaut pas le coup.... quant à se connaître soi même, quelle horreur ! Quelle horreur parfaite... on se pense enfermé en nous même, dans nos chairs vieillissantes, dans nos bouches douloureuses, dans nos yeux fatigués... on se supporte des décennies mais on ne sait pas grand-chose de nos capacités à souffrir, à aimer, à haïr...on ne sait pas jusqu’où on peut aller...

...quand on est deux on ne se connaît jamais, on n’arrête pas de se perdre, de perdre le fil de l’autre, de lâcher le bout du fil...quand on est seul on peut se dégoûter de soi même...on panique.

Vous paniquez ?

Oui.

Cette plage de fin du monde, on ne peut pas s’y coucher, on ne peut que s’y ensevelir, s’y cacher, y mourir. J’ai vu des images ou des hommes tombaient sur la plage, par milliers, dans des jaillissements de sable...Je l’ai vu.

J’aimerais prendre votre main. Non pas pour la garder, elle est à vous, pour la tenir, comme on tient une plume pour écrire, comme on tient à quelqu’un. Vous voulez bien ?

Oui ! Oh...qui tenez vous ainsi ?

Vous !

Moi...

 

Elle s’arrête et se défait comme un être de sable. Et je garde cette main de sable dans la mienne, cette poignée de sable, ce rien de grains qui ne sont  plus de chair mais de regrets.

Vous m’avez laissé avec elle ! Vous m’avez laissé seul et abandonné.

 Hé !

 Maintenant revenez.

 

Bof ! Pas terrible ta démonstration. Tu lances tes histoires comme si on n’était pas là pour les écouter, comme si il n’y avait personne ! Ca ne donne pas envie !  On ne s’assoit pas là, c’est mouillé. D’abord on reste debout, on est toujours sur le départ avec toi. Prêt à disparaître, prêt à fuir ! On est déçu...tu vois...tes seuls amis sur Terre, on est déçu !

 

Je suis fatigué.

Vous voyez, je suis fatigué. Ce sable et cette plage me pèsent  sur la conscience, sur la mémoire, sur les pieds...

Je suis lâche et souffrant et pas beau à voir.
Je suis vieux.

 

Bon...bon, bon...

Si tu crois qu’avec ça, tu vas nous détendre. Si tu crois qu’avec ça, on va se rabibocher !

Allez, remets nous quelque chose, détends toi et attrape un personnage, une histoire, n’importe quoi pour te changer les esprits...allez hop ! T’en es capable, tu es le meilleur !

 

Je suis fatigué !

Dans le silence naît un son qui grandit et grossit, un grondement puissant et inconnu qui envahit le plateau et la salle, puis le silence revient.

 

Quatrième histoire :

 

Un homme en scaphandre traverse le plateau, lentement comme s’il marchait sous les eaux. Une foule compacte le suit de loin avec des frayeurs d’insectes.

Le scaphandrier disparaît, puis la foule, puis le scaphandrier réapparaît, s’arrête, s’assoit, enlève son casque et parle dans un langage incompréhensible.

Une fois son discours terminé, il reste embarrassé et immobile pendant que son casque traduit ses paroles.

 

-         Bon... (Toux)... voilà...il n’y a personne et je suis idiot. Merde ! J’ai fait le plein, je me suis couché dans le sarcophage, j’ai subi les derniers outrages de la cryogénie, j’ai confié mon corps glacé à un astronef piloté par un artefact abruti de solitude, et je débarque et rien...

Merde, chez moi mes amis sont morts - si l’on en croit la théorie sur la compression du temps que, personnellement je ne comprends pas,  bien que je sois astronaute, alors le commun des mortels des autres qui sont morts si l’on en croit la théorie, ils risquent pas d’y arriver...même s’ils n’y croient pas, ils sont morts.- Bref, là bas sur la terre de moi, puisque toutes les planètes ont le même nom, puisqu’elles ont le même sens pour ceux qui vivent dessus...sur la terre de moi, ça ressemble peut être à ici...un truc désolé, vide, anéanti...On devine bien qu’il y avait quelque chose, mais on n’a pas le courage d’imaginer à quoi ça ressemblait, parce que ça nous rappelle trop des trucs... la balançoire sous le hêtre, la courbe de la route devant la maison, ce pont, ce sommet, cette forme dans le paysage. On se dit , -« Est-ce qu’ils dormaient dans des lits, est ce qu’ils buvaient de la bière... est ce qu’ils disaient « la catastrophe n’a de sens que s’il y a des témoins ! » »...Putain, les mecs qui vivaient ici, ils étaient comme nous, alors chez moi  c’est pareil. Alors chez moi, tout doit être par terre.

Voilà ! Je suis un con !

 

Les terriens qui ne sont plus  que  des insectes, peu à peu sont sortis de leurs trous et osent quelques facéties...jeter un caillou, une poignée de sable. Le casque cesse de faire la traduction parce que nous n’avons pas besoin d’ellipse pour comprendre le propos.

 

ET : Ouille ! Il pleut...merde...ouille...des cailloux ! Oh ! Mais... ça qui bouge là bas et qui est couleur d’or ou de soleil....oh !

Terrien : Coucou !

ET : Mon dieu ! Fasse que je ne rate pas la prise de contact physique puisque... il faut que j’enlève mon gant, j’ai bien enlevé mon casque...Ils me ressemblent, alors ils doivent avoir les mêmes rites de salutation ? Leurs mains servent bien à la même chose que nous, saisir, toucher, caresser, frapper alors saisir.

Salut. Bonjour, Hello, au biedersen, good morning, buenos dias....Ug

Terrien : Coucou .

ET : Moi...homme....je suis descendu dans oiseau de fer du ciel, j’ai traversé la grande mer noire et  je suis tombé jusqu’ici pour parler avec vous....

Terrien : Coucou !

ET : Bien sûr. Bon, vous avez un chef, un ministre, une autorité de tutelle ...enfin quelqu’un  d’important pour signer les documents d’annexion ?

Terrien : Coucou !

 

Les autres terriens sortent de leurs trous et s’avancent, dorés et beaux comme des insectes, lentement à pas mesurés et précis.

 

ET : Des sauvages ! C’est votre tribu... Je vois aussi des femmes parmi vos guerriers.

Terrien : Coucou !

ET : Je vais vous accompagner jusqu’à votre village pour rencontrer le grand sachem

sous son totem avec ses reines et ses femmes (fémes) pour lui présenter mes hommages stellaires et la note.

Terrien : Coucou !

E T :C’est ça ! Après vous me donnerez votre meilleure chambre, ce qui ressemble le plus à une bière, une ou deux de ces donzelles qui se pavanent à poil, un bon hamburger, ou quelque chose comme un bout de viande entre deux tranches de pain et vous me foutrez la paix...

 

Les insectes sont très proches maintenant de l’astronaute, ils le mettront en pièces et pendant l’assassinat, le casque traduira mécaniquement.

 

- Aille ! Non... c’est très désagréable...des sauvages... mais à quoi tu t’attendais donc...Ouille ! 15 ans d’études pour en être réduit à des esquilles, des bribes, des éclaboussures...ouille ! 150 ans de sommeil cryogénique, sans rêve...aille ! Non ! Non ! Pas ça.... bon, adieu !

 

 

 

Un silence déprimé sur le plateau, assez long, suffisamment pour installer la gène.

 

Alors là, tu nous la coupes. Ouais ! L’ET minable et sa cryomachin... ça, ça vaut pas une rognure d’ongles...rien ! C’est vide, c’est répugnant. C’est mauvais !

 

Que des fantômes !

 

Quoi ?

 

Que des fantômes, partout ! J’ai beau faire, je remplis tout l’espace avec des fantômes, de la sueur grise et vaine, rien d’autre. Acre et fade.

Le lieu reste vide bien qu’il ne soit plus innocent.

Mon dieu, mon dieu, mon dieu. Moi qui étais arrogant, je ne sais plus quoi faire, je ne sais plus quoi inventer, quoi dire. Je m’échoue, j’échoue, la chaloupe chut et la mâchoire chavire et chôme. Le méchant écharpeur échappe la mèche qui ne chalume pas.

 

Soudain un autre bruit monstrueux, lourd, vaste et bref. Un boum avec écho.

 

Cinquième histoire

Le plateau est envahi par la ténèbre, une grosse chose énorme qui écrase tout.

 

La ténèbre : Et paf ! Quand je pose mon gros cul sur les choses je te garantis que ça bouge plus. On éteint tout, et ça se tient à carreau. Non mais !

Je gagne à chaque coup.

Même les étoiles ne passent pas leur trou d’aiguille à travers ma corpulence lascive. Tout ce qui parle se tait et fait dans son froc.

Y’a plus d’argument.

Y’a plus de ressort... narratif.

Et on s’emmerde.

Grave !

Enfin.

Dans le fond du fondement de  ce vieux gros cul la toile est rugueuse, épaisse et noire.

Et pourtant, il te reste encore une substance minimale, une infime raison de continuer à gloser. Si tu y tiens vraiment tu peux t’égosiller de ta minuscule voix, tu peux tout expulser de ce souffle ténu et particulièrement singulier, en une grosse et ultime fois. Alors tu risques d’être entendu.

Il y a quelqu’un ? Dis tu.

Comme rien ne répond, juste ta voix suspendue un instant au dessus de la piste noire, sur son bout de ficelle minuscule et échevelé... tu insistes encore.

Il y a quelqu’un ?

Là, est la question fondamentale et fondatrice. La question qui accroche tout lambeau d’existence sur une  seule ligne d’os... Mais tu attends la réponse. Qu’elle vienne avant que tu meurs, avant que la ténèbre t’engloutisse et fasse sienne tes particules si précieuses et si communes. Ces petits bouts d’étoiles qui fondent ta singularité.

De la réponse dépendra la valeur associée à ton existence, bien sûr elle n’intéresse que ta misérable personne et rien d’autres puisque tous les autres  s’en foutent.

Alors, bordel, gueule un bon coup qu’on t’entende. Et si je suis seule à répondre, alors tu seras triste et l’éternité s’ouvrira sur cette tristesse, l’éternité ou ta dernière seconde, ce qui  revient au même, si on suit les lois de la physique. On emmerde la physique, ce n’est qu’une invention sans valeur. Un triste exercice de raisonneur pour tromper la médiocrité de la pensée humaine.

Et oui, on est impoli !

Si merveille, quelqu’un d’autre répond, alors tu pourras dire que tu  as connu le bonheur. Tu ne le diras qu’à toi-même, mais crois moi, peu d’entre vous l’entendent.

Crois moi...

 

A part ça !

On est pas mal ici, qui a fait la déco ?

 

La ténèbre est traversée par des animaux s’approchant doucement d’un point d’eau, fauves et proies dans le pacte tacite de la soif. Le soleil se lèvera plus tard si il y pense encore.

 

Animal 1 : Le temps a tourné, le ciel est sombre...on dirait que la saison de la pluie se rapproche contre toute attente, alors qu’il n’y a plus de saison, comme on dit. Ne trouvez vous pas ?

A2 : Exact, exact...je le sens dans l’os de ma patte avant droite...Ce noir ne présage rien de bon, sauf remplir cette mare d’eau stagnante et rare avec une eau plus claire qui pourra satisfaire notre soif sans les miasmes!

A3 Votre patte, oui...si peu de chair sur tant d’os...mais bon, ne soyons pas difficile !

A2 : Stop ! Article un, du code du point d’eau, les carnassiers n’évoqueront aucunement les points de loi qui régissent tout autre lieu.

A1 : certes, stop ! Cette jeunesse ! Il faut encore lui rappeler les règles.

Nous sommes allés, hier, mon troupeau et moi paître vers le nord, dans les ruines. Nous n’avons pas été capable de nous souvenir de la moindre parcelle du décor, rien !

A3 : Les proies n’ont pas de mémoire.

A2 : Monsieur !

A3 : Si elles en avaient une, elles ne seraient plus victimes. Si elles avaient une mémoire, croyez vous qu’elles continueraient à se pavaner dans la savane comme des ânes devant leur prédateurs sans âme, croyez vous qu’elles érigeraient le même règne d’époque en époque, de bible en bible. Croyez vous qu’elles accepteraient la domination des fauves.

 A2 : Vous sous-entendez monsieur, que les holocaustes sont dus à l’inculture chronique des masses.

A3 : Je dis que vous n’avez pas tiré leçon de votre histoire.

A1 : Bêtises ! Bêtises ! Il y a des choses qui ne peuvent changer ! Que nous ne nous souvenions pas de quelque chose qui a disparu est logique, puisque  ça a disparu, sinon ça serait là. Et vous alors... vous si plein d’arrogance, vous si fier de votre mémoire qu’en faites vous ?

A3 : Nous, on s’en fout...on s’en fout drôlement, nous sommes des brutes.

A2 : Voila ! Je dis que derrière cette anecdote, il y a la question fondamentale de l’éducation populaire...qu’entendons nous par là ? S’agit il de renier ce qui fonde une classe sociale en apprenant à modifier ce qui la constitue jusqu’à la faire disparaître ou bien s’agit il de la rendre plus forte, de l’adapter à son environnement ? De renforcer sa cohérence en gardant son identité !

A3 : Une proie pensante a-t-elle meilleur goût ?

A1 : Votre cynisme est répugnant !

A3 : Excusez ! Je reviens toutefois sur cette histoire de ruines, j’y suis allé moi aussi, chasser

A2 : Hum...

A3 : ... et

A1 : Et ?

A3 : Il est clair que je n’ai pas la moindre idée, de quoi il peut s’agir.

A2 : Tiens n’est ce pas votre ami qui vient !

A1 : Oui....Se peut il que sa présence vous incommode ?

A3 : Il pue tant et fait venir les mouches, d’autant plus qu’il chie de si haut que ça éclabousse. Je vous laisse et peut être vous reverrais je plus tard, dans un autre lieu !

A2 : J’espère vous pesez sur l’estomac si ce n’est sur la conscience !

A1 : Il ne respecte plus rien ces jeunes débauchés !

A4 : Vous aviez un débat animé semble t’il ?

A1 : Nous nous entretenions avec un de ces nouveaux philosophes aux dents longues et pointues...

A2 : Et qui pourtant n’en savent ni mieux, ni plus.

A4 : Et vous parliez ?

A1 : Des ruines !

A4 : Nous en sommes tous là, une vie à construire.... et des ruines au bout...

A2 : Il ne s’agissait pas des ruines de nos existences. Il s’agit de celles que nous traversons en paissant.

A4 : En passant nous paissons mais pensons nous ? Mais, je n’ai jamais vu de ruines !

A1 : Bien sûr que si ! Là-bas !

A4 : Seraient ce des ruines ?

A2 : Oui.

A4 : Et des ruines de quoi ?

A1 : Justement personne ne le sait.

A2 : De là, nos questionnements, nos agacements avec ce butor !

A4 : Il serait bon d’avoir au moins des hypothèses, même si nous ne pouvons vérifier. Pour que nous utilisions le mot « ruine », encore faut il, qu’il y eut jadis quelque chose. Je ne sais pas... la première qui me vient à l’esprit, heuh ! Une civilisation disparue.

A2 : Evidemment ! Quoi d’autre ?

A4 : Ecoutez, je m’emploie à vous aider, croyez moi, ces ruines m’indifférent !

A2 : Mes excuses...

A4 : Bien que parfois je trouve que l’herbe y a un autre goût !

A1 : Un goût, dites vous ! Effectivement je n’y avais pas songé, mais j’y trouve moi aussi, un goût.

A2 : Tout ce qui se mange a des racines, et ces racines trouvent leur  subsistance dans la terre. Elles y puisent certainement les remugles de ce qui fut enfoui au cours des siècles. Les murs qui s’élevèrent sont tombés, la chair qui bâtit ces murs est tombée aussi et leur matière s’est transmuée jusqu’à l’herbe et puis jusqu’à nous, qui la mangeons et jusqu’à eux, qui nous mangent.

A4 : Ce qui voudrait dire ?

A2 : Que nous recelons en nous quelque chose de cette catastrophe... des atomes, des bribes, des pensées...

A4 : C’est affligeant ! Serions nous des bombes animales ?

A1 : Mon dieu !

A4 : Mes amis...la trêve est terminée, il nous faut retourner paître et mourir. Il nous faut redevenir des animaux.

A2 : Déjà !

A1 : Mon dieu, mon dieu... à demain...peut être. Si nous en souvenons, nous pourrons poursuivre cette conversation.

 

Les animaux quittent la pensée et redeviennent sauvages. Le soleil s’élève et éclaire l’île.

 

Je raconte des histoires d’animaux, des fables.

Il faut bien s’abriter dans la jungle quand plus rien ne pousse ailleurs. Il faut porter des peaux d’animaux et des masques de fauves, il faut s’enfuir dans la sauvagerie.

Me semble t’il !

Ici, à la toute fin du monde, il nous faut devenir...Quelqu’un plutôt que quelque chose. Donc pousser ce qui n’est que bête à avoir des pensées.

Pourquoi d’ailleurs ?

 

C’était pas mal cette histoire de  bêtes... bien sûr on connaissait déjà, mais tout a déjà été dit. Alors, tu pourrais reprendre en entier des trucs déjà faits par pur hasard, en mélangeant les mots au pif, comme on jette des objets sur un tissus...tout est question de probabilité...il est possible que les objets jetés dessinent la figure de Van Gogh, comme il est possible que ton truc est déjà été dit, même certain... au bout du compte, on refait toujours pareil... l’univers aussi... les mêmes matériaux, les mêmes réalisations. Les forces de l’entropie s’amusent à tout démonter, à tout éparpiller dans le grand néant...et puis tout recommence parce qu’il n’y a rien d’autres à faire...le hasard fait que tout se remonte à peu prés comme avant.

 

Silence !

N’est ce pas seulement ça qu’il me reste, raconter des histoires pour être quelqu’un. Mille et une nuit. Mille et une fins. Mille et un recommencements. Mille et une fois, mille et une éternités.

 

Tu n’es pas une femme.

 

Quoi ?

 

Tu n’es pas une femme pour tes mille et un contes.

 

Je ne sais pas. Il n’y a personne. Alors, pourquoi pas. Où est mon sexe ? Où se cache t’il dans ce corps si démesurément grand ? Dans les plis et les replis de cet océan, dans cette masse qui se féconde elle-même, érection et cavité. Je n’en sais rien, comme de toute chose.

Mais laissez moi continuer, laissez moi parler. Laissez moi murmurer dans le silence, puisque le monde est vide et que la poésie seule dresse les ombres à marcher. Laissez moi dire des choses sans importance.

 

La plage se soulève comme roulée de l’intérieur par un animal monstrueux, un serpent géant ondulant sous la terre, une vague puis deux.

 

Vous n’êtes pas d’accord bien sûr…pas d’accord le moins du monde.

Le moins du monde…

Il n’y a que ça qui vous tient... dans ce qui reste... dans ce peu... dans ce rien, vous essayez de tenir...en ratissant ce minuscule bout de plage, pour retrouver tous ces minables petits trésors cachés dans le sable et  les retourner entre vos doigts, vous vous les prêtez. Ces miroitements passent entre vous et perdent peu à peu leur éclat.

Je n’ai plus envie de raconter d’histoire, je ne veux plus vous distraire. Vous m’écoeurez !

Je suis le dernier qui parle.

La valeur du texte n’a plus d’importance.

Les mots même peuvent se passer de sens.

Je peux dire et redire la même histoire, en inventer mille, parler en martien, me taire...Il y a trop longtemps que je suis seul, ma langue s’est desséchée.

Tout le principe est bon à jeter

Conventions

Structure

Trame narrative

Ce n’est plus nécessaire

Ce n’est plus utile.
Les personnages n’existent plus.

Alors quoi dire ?

L’abstraction, la pensée pure, la sensation.

Mais quoi, sans ça, on s’ennuie. Je suis d’accord avec vous. Je suis d’accord, vous m’entendez ?

Sans ça, on n’est pas debout.

Alors il reste ce bout minuscule, cet espace fragile, ce peu. Ce qu’il me reste à moi, cette parcelle où j’arrime mon imagination.  Les dernières images avant que ce peu sombre aussi.

Le prendre, le piller.

Qui le peut ?

 

Sixième histoire : la tempête.

Le vent s’est levé, debout comme un colosse il déchaîne les vagues, soulève le sable, agit comme sait faire le vent. Il  défait ce qui a pu être fait ou fait à sa manière. Il est juste et efficace, il n’a ni pitié, ni compassion... il pourrait pourtant.

Dans la tempête, un navire chavire bien sûr et pourtant,

Sa coque geint, les mats craquent et se fendent, des haubans et des restes de voilures claquent.

Lorsque le vent reprend son souffle, on entend des voix humaines, des bribes de voix humaines comme des chiffons de toile arrachés et volants. Et pourtant on sait bien, et pourtant...

 

Puis le navire s’échoue, sa coque s’ouvre et dégueule son chargement, eau, écume, bêtes et hommes, livres, livres par milliers se déversent dans la mer...le navire vomit des livres, et ses livres portent corps et écume, épaves, et cordages jusqu’à la plage, où ils déferlent comme  une marée blanche et mouvante, un assemblage chaotique

 

Puis le vent se calme et je marche dans cette catastrophe refaite à neuf.

 

Qui es tu, toi qui te noyas dans tous ces livres ?

Tu crois qu’ils vont être contents ?

Tu crois qu’ils vont te remercier.

Toutes ces histoires, ces pensées. Tu penses que ça peut leur plaire ?

Je te trouverais, où que tu sois enfoui dans cette horreur, je vais te trouver et tu verras qu’ils s’en foutent.
D’où vient ton bateau ?

D’où vient ton équipage ?

Je cherche la veste du capitaine, on doit pouvoir la voir.

 

Je cherche, puis je finis par voir la veste bleue à galons dorés, je tire tout ça par le col, jusqu’à franchir la laisse et retrouver le sable, jusqu’à pouvoir m’asseoir à l’ombre en attendant qu’il se réveille. J’enlève les crabes qui visitent ces poches, j’enlève la cellulose et le sable qui obstruent ses narines et j’attends. Il finit par se réveiller. Je dirais moi pour moi qui parle et lui pour lui.

 

Moi : qu’est ce que vous foutez là ?

Lui (d’abord il tousse, éternue...fait tout ce que doit faire un naufragé qui sort de l’inconscience, puis il fouille dans ses poches et attrape une flasque d’alcool qu’il porte à ses lèvres, et il boit, puis me la donne, puis dit) : Il me semble que je me sois échoué ? Il y en a d’autres.

Moi : Non !(je me sens bête et gêné alors j’essaie d’être compatissant) Je suis désolé. Je n’ai trouvé que vous.

J’ai aussi trouvé ça (je lui rend sa casquette à galon)

Lui : Merci. Alors, ils sont tous morts. Il n’y avait pas de terre nulle part, pas de côte. Il n’y avait que l’eau. Nous avons navigué, et toute la mer  a roulé sous la quille c'est-à-dire la totalité du monde.

Pour nous échouer là, sur la dernière île, le seul endroit possible, et périr.

Moi : C’est bête !

Lui : En effet.

Moi : Vous n’avez pas répondu.

Lui : Si. Nous avons échoué. J’ai échoué, les autres sont morts.

 

Je me lève, j’attrape un livre, je lis un titre puis un autre, puis encore un autre et encore... je les jette tous à terre, violemment, puis je m’assois à ces côtés et je lui dis.

 

Moi : Qu’est ce que vous foutiez avec tous ces livres ?

Lui : Nous essayions de les sauver. Nous avions embarqué la plus grande bibliothèque du monde et les tableaux, la musique et les films et les images et toutes les créatures que l’homme a imaginé, dans le plus grand navire qui fut jamais conçu et nous avons coulé et tous ont péri... Shakespeare et Stan Getz, la gorgone et Rimbaud, les géants de Gulliver et Mozart... tous ont péri une deuxième fois.

Moi : c’est ridicule. Vous auriez pu essayé de  sauver autre chose, non ! La lagune de Venise et les ponts sur le Gange...les éclairs au chocolat, les usines à gaz et les hélicoptères...quelque chose de plus utile que toute cette quincaillerie, quelque chose de plus nécessaire.

 

Je me lève de nouveau, je suis en colère et je me rends compte maintenant de quelque chose qui m’advint pendant le naufrage, je me souviens que je suis une femme. Alors je me tais et m’assois, remonte ma jupe sur mes chevilles et sers mes jambes  entre mes bras.

 

Moi : c’est stupide.

Lui : Je sais, mais qui avait il d’autre à faire, à part des stupidités ?

Moi : Je ne sais pas.

 

Il y a un long silence, ponctué par le bruit de l’alcool dans la flasque lorsque nous buvons, puis plus de bruit quand il n’y a plus rien à boire. Alors il se lève et arpente ce bout de plage, prenant ça et là des objets et les jetant, prenant ça et là des souvenirs qui ne seront plus. Alors, il revient et s’assoit. Il regarde la mer et l’infini du monde, et cet infini noie ses yeux dans l’eau.

 

Moi : Vous pleurerez peut être, puis vous ne pleurerez plus.

 

Et puis, je me lève, je m’en vais. Je n’ai pas fini mon histoire mais je sais ce qu’il arrivera. Je le quitte déjà sans avoir consommé la seule nourriture qui peut nous manquer, nous qui vivons dans la fin des temps.

Les livres pourrissent dans l’eau.

L’encre se dilue, c’est évidemment comme les paroles prononcées. La couleur, le noir ou le gris s’étirent en volutes et en tourbillons puis disparaissent, laissant un ciel bleu sans nuances.

Il n’y aura pas de dernière histoire. Il n’y en aura pas. Il n’y aura pas de dernière chose, de dernier sourire, de dernier baiser, de dernier mot. Il n’y aura rien de tout ça.

Il n’y a pas d’ordre, de succession.

Il n’y a pas d’héritage.

 

Oh non ! Quoi ? On aurait bien aimé un peu de romantisme. T’en va pas. Tu vas encore bouder dans ton coin.

C’était bien cette arche.

Une bonne idée !

Si, si...on te jure...craché.

Il était beau avec ses galons.

Tu as du talent. Le seul talent qui vaille, celui d’inventer quelque chose qui n’a jamais été dit, même si parfois ça ressemble à quelque chose, à quelqu’un...même si c’est que des mots, des histoires, des petits riens entassés les uns sur les autres et en équilibre, comme ça peut, même si parfois, c’est bâclé.

Tu sais très bien que rien ne peut finir parce que rien n’a commencé. Tu sais très bien tout ça.

Bon arrête de pleurnicher, tes yeux sont tout rouges. Tu peux bien t’amuser avec nous.

Encore un petit moment

Sinon on va tout éteindre et tout s

Elles dansent.

 

 

 

App 03 copie

 

 

 

 

Photo : M. Gerardin

Décomposition.

Juste dire que "la lunette et le sabre" offre à la lecture :
- des bribes, des extraits qui seraient plutôt lisibles (le sont ils ?) dans ce qu'il est commun d'appeler, des articles.
- des écrits entiers, ou des travaux en cours, dans ce que l'on dénomme, des pages.

Bien sûr, tous ces textes ont été écrits par quelqu'un, et toutes les photos ont un auteur.
Je salue d'ailleurs au passage, mon camarade d'aventure, celui qui marcha avec Basic Nepoti, sur les sables de Mars.

Basic.

Oiseaux

 

 

 

 

 

App 16

 

 

 

Photo M Gerardin

 
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