Le noir entre les mots.

 

 

 

 

 

Il se souvient.

 

Le monde n’existe plus.

 

 

 

La courbe du viaduc porte sa cargaison de lumière inutile au dessus de la voie ferrée, au dessus des immeubles, une large coulée orange et jaune d’une substance fluide, presque eau. C’est un endroit parfait pour marcher dans la désolation, à contre courant de cette vapeur toxique qui roule vers cet à peu prés de ville, ces demeures défaites. La nuit est dure, elle n’ouvre pas sur le ciel, elle clôt, comme un couvercle. Celui qui veut voir ne peut que  pencher le regard au dessous du parapet, dans un vague élan et voir les toits.

 

Voir dessous, sous les remous figés de cet abîme, ce monde sous marin écrasé par le poids de la nuit.

 

 

 

C’est au hasard qu’il va. Sûr de connaître cette ville, il laisse l’itinéraire se tracer, comme s’il ramassait ses pas dans un sac callé sur son ventre.

 

Il fait froid. Un froid de bitume, aussi dur et noir.

 

Dans son esprit les livres défilent, se mêlent les mots qui ne seront jamais que des échanges chimiques entre ses synapses, des flots, des flots intarissables d’images, des sources d’encre, des cataractes ronflantes sous son front. Et sous  ses pieds roulent les rues, et les deux  fleuves se conjuguent comme s’il écrivait sur la ville et que tout s’échappait.

 

A part ça, il ne pense à rien, mais ses pensées sur la vie sont sa poésie, le regret et le dépit.

 

 

 

Tout ça craque, craquelle, se fissure, s’étoile comme le verre, comme la réalité autour de lui dans sa marche démesurée. Avec le bruit de la glace qui cède sous le poids du marcheur. Et puis qui ouvrira

 

Sur l’aube

 

Sur le trou de l’aube.

 

 

 

Les nuits, il s’en va. Il part et enjambe des montagnes, des monceaux de villes. Elles naissent et  meurent toutes comme des éphémères, achevées par la naissance.

 

 

 

Les mots, les phrases, les paragraphes, les pages, les poèmes, les romans... tout est le récit, tout est le corps de l’amoureuse...tout ce que je parle.

 

Les milliers d’étoiles  qui giclent noires et brillantes hors de ma bouche et constellent mon pas, constellent l’air que je respire et que je meus à chaque geste. Et puis ces amas sont saisis par l’harmonie des mots et s’érigent en tourbillon, s’organisent en trajectoires, en ellipses ou en cercles, et traversent et construisent l’espace du récit qui contient toutes constellations, toutes étoiles, toutes poussières même. Il n’y a pas de paysage, il n’y a pas de monde, il n’y a qu’elle. Le corps d’elle. Le corps du récit qu’elle est devenue.

 

Je la traverse par le vaisseau de la poésie. Ma fusée dérive entre les astres et virevolte dans ces crachats de poulpes si vivement colorés, ces velours améthystes, ces gouffres frangés de lumière mourante.

 

 

 

La traîne de la fusée,

 

L’écharpe lourde de la  pensée.

 

Pourtant,

 

Je fonce à une telle vitesse, et rien ne me retient et tout est si beau.

 

 

 

Il n’y a pas de mer ici, pas de fleuve ni de rivière, la seule chose qui coule c’est la route, luisante et noire, les boulevards périphériques, les avenues, les rues. Donc la route emmène ce qu’habituellement les fleuves portent, les épaves, les déchets, les cadavres d’animaux noyés par la pluie, le sable et les pierres de l’amont, les hommes légers. Dans les fossés il n’est pas surprenant de voir des éclats de verre, des chaussures, des chats gonflés, il n’est pas surprenant d’y voir des hommes marcher. C’est évidemment ce qu’il pense, cette image surgit comme remontée de l’enchevêtrement du récit, comme sourdant des profondeurs puis se diluant en surface, alors que tombe la pluie sur les choses.

 

Il tourne, il longe les grilles d’un parc, très hautes et sombres comme des lances plantées en terre, comme des armes menaçantes veillant sur des mystères surannés.
Il n’y a plus de mystère.

 

Il a tout découvert.

 

Hors le champ du récit, il n’y a rien.

 

 

 

Il tourne encore, longeant toujours le parc et son front cogne à la pente. Il attend la fatigue comme une délivrance, mais la marche remue le fond de la pensée et des brumes boueuses roulent et montent à la conscience, des mots encore qui ne cessent de conter, qui ne cessent de frémir sur ses lèvres. Le sommeil n’existe plus, il y a la fuite sans fin, une vaste platitude où rien ne fige le regard, où s’arrêter signifie sombrer, où on ne peut ni reposer, ni suspendre.

 

 

 

Le vaste au delà.

 

Un océan de nuit entre chaque étoile,

 

Du temps pour parcourir l’étendue du livre

 

Qui naît chaque instant, tissé par l’araignée qui habite sous ma langue, agitant ses mandibules avec frénésie,

 

Comme les fous se rassurent.

 

On ne peut plus aimer autre chose, on ne peut plus écrire d’histoire, on ne peut plus voyager lorsqu’on  a traversé le corps de l’amoureuse, il n’y a plus d’autre aventure. Il reste le spectacle des novaes, au grand bal où s’étreignent les astres.

 

On ne connaît plus le silence.

 

On a peur quand on ne parle plus et pourtant on est seul.

 

 

 

La ville est dure. Elle élève devant lui ses immeubles de pierre, mais il est plus dur encore, il fend la ville par son travers.
Qui se souvient encore de lui ?

 

Qui le connaît ?

 

Il n’est pas celui qui marche traînant ses voiles de veuve, il n’est pas celui qui bourdonne ce récit de brume et d’ombres. Celui si pathétique.

 

Pourtant tout l’accuse.

 

 

 

Qui est il ?

 

Il ne quitte plus le voyage.

 

Il sait que la rue ne cesse jamais. Les gens n’existent plus, ils ne se penchent plus aux fenêtres, ni ne roulent dans leur voiture, du moins pas ici, pas dans le voyage. Les immeubles sont creux, vides de chair, des coquilles désertées. Il ne sait pas. Il s’en moque.

 

 

 

-         Où vas-tu ?

 

-         Je ne sais pas. Il marche toujours. Il descend une rue pavée et étroite qui vient de la cathédrale, noire et luisante comme elle, comme une eau coulée de son cœur. Il se laisse aller, ses yeux n’habitent plus la rue mais voient ce qui est ailleurs, dans un autre monde, que n’atteindra plus son pas.

 

-         Où vas-tu ?

 

-         Là !

 

 

 

Il voudrait fondre. Comme il fond dans le sommeil quand il le trouve enfin. Il voudrait fondre dans le voyage. Il voudrait fondre dans le récit.

 

 

 

Toute la poésie. Le corps de l’amoureuse. Il y  a le ciel qui vire et tombe, brusquement, qui se défait, comme elle, parce que le ciel ne peut exister.

 

Il y a les étoiles qui se déclouent.

 

 

 

J’aimais la naissance du jour, le retour de la conscience. J’aimais le craquement de la maison, la membrure du réel qui s’ajustait au poids des choses. L’odeur de la chambre au matin. J’aimais mes mains, parce qu’elles touchaient sa peau, parce qu’elles faisaient une partie du monde.

 

 

 

Que reste t’il ?

 

Cet air qui entre dans mes poumons souffle sur la forêt triste, c’est l’automne et il n’y a qu’une année sur la terre.

 

 

 

 La nuit frémit comme la peau d’un cheval.

 

Je ne l’atteindrais plus.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Il ne se perd pas.

 

Parce qu’il connaît chaque mot.
Le récit est semblable à lui-même, il dit toujours la même chose. La ville fait de même.

 

Alors, il n’écrit pas.

 

Il traverse les constructions du récit qui s’élèvent, fragiles et incohérentes, puis s’effondrent, et leur poussière irise  sa trajectoire.

 

Il dérive avec la nuit, comme sur une banquise noire se brisant sous le réchauffement, il marche sur des pans de cette glace qui peu à peu rétrécissent jusqu’à ce que l’aube ait tout consommé.

 

Comme le contenu de ses pensées.

 

La ville est immense, il ne va jamais au bout. Aussi vaste que le récit, sans frontières, sans limites. Elle n’arrête pas ses pas, ni sa parole. Elle ne lui offre aucun abri. Dans l‘air obscur et froid il n’y a aucune présence. Il ne saisit rien, ni les mots, ni la ville, ni elle. Tout se disperse avec l’aube. Les particules du récit ont rugi dans l’univers, dans le champ d’étoiles, et roulent dans l’infini des choses, hors de portée.

 

Alors le voyage cesse.

 

 

 

Je passe souvent au même endroit. La ville change peut être mais pas pour moi. Il s’agit d’un séjour antique, une odyssée qui n’est que la mienne. Que peux tu dire de ça, toi  qui fut ce voyage ? Rien. Justement rien. Les particules du récit s’arrangent, puis se dérangent. Elles érodent peut être ce qui fut la vérité un moment et puis qui n’est plus, qu’une légende. Ce qui n’est vrai que pour le conteur. Tout cela peut il être dit ? Tout cela peut il être entendu ? La distance entre les deux questions est plus vaste que l’empire céleste.

 

C’est ici que je marche.

 

Le front si lourdement chargé de nefs, de vieux navires saoulés d’étoiles.

 

C’est ici que je marche.

 

Dans cette merveille froide.

 

 

 

Il n’y aucune présence. Il y a eu un cataclysme qui a vidé la ville de toute humanité. Personne dans les véhicules garés dans les rues, personne dans les rues elle-même, personne sur les balcons ou dans les abris bus. Juste l’encre noire et dure entassée sur le rebord des trottoirs, devant les portes, au bas des murs, comme une neige de ténèbres tombée des étoiles.

 

Il n’y a de présence que dans le récit, qui même si il est le vent, ouvre les bras et danse. Alors, les choses se rebroussent devant lui comme s’il marchait dans une mer épaisse et qu’il était un titan, alors la ville se plisse et la vague roule et déferle et la réalité échoue à le convaincre. Sur le bord de la nuit, sur ce replis obscur avant le trou de l’aube.

 

Il n’entend rien.

 

Ni le gémissement de la cité, ni le craquement de son récit qui se fend et se brise sous son propre poids.

 

Il n’entend rien.

 

Il sait seulement qu’il faut qu’il se taise. Mais la légende est si belle, même s’il en perd le fil et la mémoire, même s’il ne se souvient jamais de ce qu’il a écrit sur la nuit.

 

Que va-t-il faire maintenant ? Dans cette grisaille qui peu à peu inonde les rues et  embue chaque objet, chaque être.

 

Il reste immobile devant le vide, le silence,

 

Debout sur ce rebord fragile où sa voix s’est arrêtée.

 

 

 

Il n’y a pas de soleil levant, il y a le gris de l’aube.

 

 

 

    

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Elles dansent.

 

 

 

App 03 copie

 

 

 

 

Photo : M. Gerardin

Décomposition.

Juste dire que "la lunette et le sabre" offre à la lecture :
- des bribes, des extraits qui seraient plutôt lisibles (le sont ils ?) dans ce qu'il est commun d'appeler, des articles.
- des écrits entiers, ou des travaux en cours, dans ce que l'on dénomme, des pages.

Bien sûr, tous ces textes ont été écrits par quelqu'un, et toutes les photos ont un auteur.
Je salue d'ailleurs au passage, mon camarade d'aventure, celui qui marcha avec Basic Nepoti, sur les sables de Mars.

Basic.

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Photo M Gerardin

 
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