Feuillage.

 

 

Ici.

 

Le noir  le capture, il griffe et frappe.

Fauves et proies se mêlent sur le papier et sous la fureur la présence s’éteint et s’allume, comme ses yeux à lui qui s’allument et s’éteignent.

Et puis, tout lui échappe, il avale le naufrage en entier de nouveau, la mer, le sable, les récifs et la tempête s’écroulent  du sommet de son front jusqu ’à son ventre, avec un fracas du navire qui se brise,

Alors il tombe à la renverse et le dessin tombe aussi dans la boue.

 

Il n’ira pas plus loin ce jour, ni les autres jours.

Il est là où tout cesse, ou tout se racornit, où toute idée du voyage meurt d’elle-même comme tombe une feuille de balisier. Avec  lourdeur.

 

Il est là où tout renonce.

 

Il oscille entre les arbres,

Il marche entre les immortels muets

Il se noie pourtant dans le signe.

 

Alors,

La forêt est en lui, elle chasse la mer et il la porte comme un navire alourdi de jungle, porte sa cargaison de branches et de fouillis. Sa cargaison bruisse, craque et hurle et roule sous son front et dans sa poitrine.

 

Comme il s’est perdu !

Il laisse jaillir l’image et l’émiette entre ses doigts, l’échappe, la reprend, la pose, la cloue avec force dans la membrure du papier, la ligote dans la voilure du texte.

Et pourtant elle s’échappe,

Comme une chose vivante qui fuit,

Comme un serpent,

Comme un poisson.

 

Comme il s’est perdu !

Il ne connaît pas,

Il ne se souvient pas

Il n’appelle pas.

 

Où sont ceux qui le regardent ?

La brume roule de sa bouche et emplit le paysage, les arbres flottent immobiles sur ses eaux grises, ces eaux de déluge plastique, cette aquarelle surnaturelle.

Tout est si plein et pourtant vide d’être.

Comme il est lui-même si plein de chair et de sang et si peu libre.

 

Où sont ceux qui le regardent puisqu’il ne voit personne ?

Il faudrait qu’il dessine sur ce gris

Mais le dessin s’échappe de sa main comme un objet en apesanteur, flotte et s’égare dans le paysage, flotte et crée des formes qu’il ne désire pas.

 

Il y a les fougères et les lianes, les branches brisées et les fleurs monstrueuses, l’exubérance du trait qui croît dans la touffeur... la jungle.

 

Il crie.

 

Il pleure.

 

Il était doué de paroles,

Et il ne parle plus.

Il remue sans cesse la boue.

Alors,

Est-il toujours quelqu’un plutôt que quelque chose ?

 

Il se couvre de boue et se jette dans le dessin, pour fuir, pour se cacher, pour se perdre.

Comme il s’est perdu !

Il tombe dans le dessin,

Dans l’œuvre,

Dans la jungle,

Il court et perd l’haleine dans le lieu buissonnant, il disperse le trait.

 

Alors qu’il perdait pied, il touche le fond des mers,  l’eau grise le recouvre jusqu’aux épaules comme une femme nue et mouillée.

Le sable sous ses pieds est chaud et noir,

L’eau est grise,

L’aube s’arrache à l’ombre, épaisse comme une huile sur un tableau.

 

Et puis, elle le repousse, le jette hors d’elle, le couche  sur la plage parmi les crabes et les échardes du naufrage, le couche dans les cordes et la toile du navire,

Le couche dans le fil du fusain.

 

Il est tout encombré, comme un arbre est pris dans les lianes.

Il est encombré par le texte, cette végétation lourde qui prend racine dans sa mémoire et souille la forêt.

Puis la nourrit.

Il est appuyé sur les tréfonds, sur l’horizon  du livre.

Il est un arbre lui aussi,

Debout,

Dressant sur sa ramure le chaos de ses pensées comme un feuillage bruissant rempli d’oiseaux et de singes.

 

Que fait-il là ?

Si seul, si désolé, si plein d’arbres et d’animaux.

Il n’a aucun souvenir du naufrage, il transporte de l’eau et du sable et l’épave du navire mais ce n’est qu’un dessin abandonné dans sa mémoire.

Il crie.

 

Peut être, est-ce ça qui erre de lui ? Ce cri lancé d’on ne sait où, et qui ourle le vent, le rebrousse, sur la rumeur de la forêt.

Il saisit le dessin comme des branches dans la chute, il saisit le trait et l’épaisseur du trait, il saisit le granuleux de la craie à plein doigt. Il se suspend au cri.

Il est là dans le feuillage, dedans, dessous...bousculé dans ce vacarme de lignes avec les yeux grands ouverts et envahis d’insectes, les singes courant dans ses cheveux ou s’attardant par deux, assis l’un derrière l’autre à s’épouiller.

 

Le texte ne le rend pas plus humain. Il est plus sauvage encore désormais, si  loin des hommes.

 

La fibre est saturée de cendre mouillée et devient noire puis se troue, alors la rage l’assomme. Il reste ainsi, bras ouverts et noircis jusqu’aux coudes, barbe et chevelure prises dans les buissons.

Tout autour la course des bêtes de la jungle,

Fuyant le cri,

Invisibles.

 

Rien ne tient dans l’œuvre,

La fureur de son esprit disperse la trame, les bords ne retiennent pas le trait. Ca explose et ça se disperse.

Ca lui échappe aussi.

Ca part dans la jungle.

 

Il reste là, agenouillé et sale, l’eau grise coulant de ses membres et se perdant dans la pluie. Il reste là, crayonné lui aussi, hachuré de traits sombres.

 

Il s’est enfui dans la jungle.

 

 

Elles dansent.

 

 

 

App 03 copie

 

 

 

 

Photo : M. Gerardin

Décomposition.

Juste dire que "la lunette et le sabre" offre à la lecture :
- des bribes, des extraits qui seraient plutôt lisibles (le sont ils ?) dans ce qu'il est commun d'appeler, des articles.
- des écrits entiers, ou des travaux en cours, dans ce que l'on dénomme, des pages.

Bien sûr, tous ces textes ont été écrits par quelqu'un, et toutes les photos ont un auteur.
Je salue d'ailleurs au passage, mon camarade d'aventure, celui qui marcha avec Basic Nepoti, sur les sables de Mars.

Basic.

Oiseaux

 

 

 

 

 

App 16

 

 

 

Photo M Gerardin

 
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