Faire et défaire.

Texte de scéne.

 

 

 

 

Un espace assez vaste avec en son centre,  la carcasse d’une traction avant noire.

Une voix

 

Il regarde devant lui.

Il vient de pisser dans le pré et il referme la braguette de son bleu. Une braguette à boutons, un bleu impeccable.

Il ne fume plus depuis longtemps, mais on peut l’imaginer fumant ou un bout de cigarette au coin de la bouche, quelque part là où il n’y a plus de dents.

Le soir tombe.

C’est une phrase qui ne correspond pas à la réalité.

Il voit, bien sûr, le soleil couchant faire effet de couleur un peu comme une braise, mais il ne croit pas que le soir tombe, il pense plutôt que la nuit monte comme de l’eau remplissant une cuve, remplissant un abreuvoir d’eau noire pour les bêtes de la nuit, pour les bêtes que l’on porte dans sa tête.

Les bêtes cruelles.

Il ne cherche pas à dormir, il est vieux, il est sage, il ne rêve plus aux anges.

Le plateau s’étend devant ses yeux, il butte sur le couchant, c’est très beau… il finit là où finit le soleil, contre le dos rond de la montagne, un peu plus loin il y en a un autre… une vallée profonde les sépare, deux compagnons pensifs.

Il marmonne entre ses dents, un peu n’importe quoi, un peu en patois, un peu en français…des phrases qu’il ne pense pas, des mots comme une respiration.
Il regarde toujours devant lui et pense à mourir.

Il a toujours travaillé, ses mains sont dures et rêches, son dos et ses jambes sont courbés, Il a toujours travaillé. Il ne comprend plus pourquoi.

Il pense que le paysage devant lui, lui ressemble. Il l’a touché un peu, avec sa main il a roulé des pierres.

C’est ce qu’il a fait de mieux.

Comme les autres avant lui.

Essayer de rendre la terre humaine.

 

Il soupire.

 

Il ne reste rien du soleil, à peine un écho lointain.

Il se retourne, il cherche son chien, il se rappelle qu’il n’en a plus et il rentre chez lui.

 

Alors que le vieil homme disparaît, deux silhouettes sortent de la nuit, elles se prennent, se déprennent, s’amusent comme deux animaux ou deux amants. Et puis elles parlent. Le vieil homme nous manque, ces deux personnages  qui bavardent nous fatiguent, pourtant il faut les supporter, supporter leur exubérance et leur arrogance. Il se peut que nous aussi nous les fassions souffrir, à notre tour.

 

Femme : On achètera tout, le chemin, le vent, les nuages rouges déroulés dans le ciel, les pierres, les arbres, les lignes électriques dans le paysage, la maison, les roses dans le jardin, la pluie sur le toit, le pas des vaches sur le chemin, les mouches, le bruit des tracteurs, l’aboiement des chiens, le chapeau du vieil homme qui est mort ici, l’hiver…on achètera tout.

Homme : Il y aura des enfants dans le jardin, des fleurs, une table, une mare, des roses…

F : Une balançoire,

H : Un poulailler !

F : un chat !

H : On travaillera dur, mais ça sera beau et tranquille, ça sera juste et  même si c’est maladroit, ça sera chez nous… On l’aura fait avec nos mains et nos idées.

F : Oui… si la maladie ne nous sépare pas, si nous ne nous perdons pas, ou si nous ne nous retournons pas sur ce que nous désirons vraiment et que nous avons caché derrière nous sans pour que l’autre ne le voit pas.

Homme : Qui es tu ?

F : Je ne sais plus. Une peau de pétale et un corps de cendres.

H : Je souffle sur mes mains et ma bouche ne produit pas d’air, rien que des mots. Rien que des mots et pas de chair. Je ne touche pas.

Je couche dans mes bras des ronces et des orties et je ne ressens aucune douleur.

 

La femme se disperse comme  sous le vent, reste l’homme et des spectres, des chiens ou des insectes.

H : Nous n’habitons pas nos âmes. Nous n’habitons nulle part. Alors, vient l’obligation de pousser sur le monde pour ouvrir une brèche. Une faille, une fissure par où faire venir ce qui pourrait nous occuper, un instant encore, un frisson d’existence.

 

Les spectres parlent, peu importe qui ils sont ni quelle est leur voix, il suffit de les entendre.

 

Spectres : Méfie toi de ceux qui t’appellent ! Méfie toi d’eux ! Tu n’as pas d’ami ici, il n’y a que des viandes mortes, des choses sans nom. Ce que tu dis te tient debout, c’est ton squelette, sans lui, tu tombes, sans lui tu rampes sur la terre, la bouche et la langue dans la boue.

Tiens toi droit.

Redresse toi.

Grimpe sur ta colonne d’air.

Un coq

Un tigre

Un lion

Oui….roaaar…

Autour de toi, il y a des arbres qui cachent tous des êtres de cauchemars, des damnés, des dévoreurs…

Ils sont avides.

Leurs bouches sont pleines de dents, de bave, de choses vertes qui tombent, d’acide, de langue hérissées, de crocs, de pustules…et ça pue…

Beuh !

Tu souhaites quand même ?

H : Vous jouez à me faire peur ! Vous tournez autour de moi, vous mimez, vous grognez…

S : C’est normal, tu dis n’importe quoi ! On te punit.

     Tu parles comme un poète, tu dis ce qui te passe par la tête et tu penses que c’est la vérité. Tu te contredis, tu nous contraries…

« Nous n’habitons pas nos âmes ! »

« Nous n’habitons nulle part ! »

Tu te plains, tu geins, tu gémis…tu marches dans la rue, dans ta tête. Tu regardes la foule et tu cherches un visage pour accueillir le tien. Tu considères tes actes comme pathétiques, alors tu amplifies leur mélancolique ridicule, tes yeux deviennent grands et tout ce que tu vois s’y perd, perd sa substance et sa matière. Rien ne te console. Tu ne ries pas. Tu ries comme tu respires, parce que c’est un besoin, mais tu ne désires pas…le rire ne descend pas dans tes os comme une eau cascadante et lumineuse, le rire n’investit pas ta pensée et ta chair, le rire reste bêtement sur ta bouche, se mouille à tes dents, le rire reste là.

Tu ne fais pas d’effort.

Qu’est ce que tu peux  bien foutre de l’autre côté. Tu es bien ici. C’est plein de choses que tu aimes…Un peu pourri, un peu fané, mais c’est là…On a fait ce qui était écrit sur le descriptif…

On peut redresser un peu les trucs qui sont tombés !

H : Vous me fatiguez. Vous m’ennuyez. Vous me prenez la tête . Vous me gonflez .Vous m’emmerdez.

S : Ouais !

En fait, t’as même pas le goût de passer.

T’as le goût de rien.
Si on te mord, c’est fade, c’est terne…ni bon, ni mauvais…une viande sans histoire, une vache sans prairie.

Regarde donc… les fleurs sans odeur, les murs sans poids, les corps sans présence.

H : Je voudrais passer.

S : Ne joue pas les gros bras.

Ou t’y passes.

On peut fermer ou ouvrir la fermeture éclair. Zip. La lumière ou la nuit. On est comme ça, on n’a pas de rancœur ni de remords, on ne sait même pas qui on est.  C’est marqué « des spectres » mais on s’en fout, ça veut rien dire.

Alors qu’est ce que tu dis ?
Qu’est ce que tu dis, nom de dieu ! Un truc suffisamment fort pour te tenir droit, un tuteur, un axe, une idée…nom de dieu…une idée pour tenir debout tout se foutoir grandiloquent… ce corps de carnaval…Quelque chose qui te garderait la tête haute sans qu’on soit obligé de la planter sur une pique, nous, pauvres bêtes à qui on refile le sale boulot…

Tu vas le dire, oui ?

Donne du sens, merde !

H : Dans ma tête de sable, il n’y a rien… des pensées comme des grains, brassés et remués à chaque pas….

S : Il recommence nom de dieu !

C’est pas vrai…allez, fous le camps… tire toi, dégage, fais nous de l’air, casse toi, décanille, fous nous la paix, vire, passe, traverse, bouge, dérape…

 

Tout disparaît  comme la vapeur dans une salle de bain.

C’est comme ça, aussi simple. Nous retrouvons le vieil homme avec grand plaisir. Il marche le long d’une clôture, il fait froid, il se penche  un peu sur le vent pour qu’il le soutienne ou  pour écouter ce qu’il dit.

 

Il se dit que

Ma foi, il a passé sa vie à planter des piquets d’acacia pour y fixer du fil barbelé. Avec une masse.

Ca faisait comme des lignes, dessus le ciel et l’herbe écrivaient des phrases, des bouts d’histoires de nuages, de pluie, d’hirondelle, de brin de laine, de mésange, de neige, de vent…Il y avait des choses plus dures.

Il y avait des endroits où il s’était trouvé des milliers de fois. Il y avait des endroits ou ils avaient marché, où il s’était arrêté pour réparer le tracteur, où il s’était penché pour couper le foin avec une fau, où il s’était assis, où il avait ramassé, où il avait posé quelque chose, plusieurs fois même, plusieurs fois  le même geste au même endroit, comme s ’il avait donné rendez vous là, à sa main, plusieurs fois…

 

La terre a-t-elle retenu son odeur, la forme de son corps comme appuyé dans l’air, comme en creux ?

Non !

Il se dit que faire et défaire c’est toujours travailler.

Il se dit qu’on compte sa vie avec des chiens.

On en a eu 8, 9, 10 chiens…on en garde encore quelques uns en tête. On les engueule.

La terre roule sous le pas et on ne bouge pas. Chacun de nous marche sur sa propre planète qui roule sous les pieds.

Aujourd’hui, il ne travaille plus…il défait peu à peu les souvenirs, il regarde la télé, il entend les autos qui passent sur la route et émet des hypothèses sur leur destination ou leur origine. Il s’invente une science exacte. Quand il peut, il marche. Quand il était petit, il travaillait déjà. Pourtant, il n’y a pas de muraille de Chine, ni de monument, il n’y a pas d’œuvre, c’est comme s’il n’avait rien fait d’autre qu’occuper l’espace vide de son corps. Rien.

C’est comme ça. Il ne reste rien, on emporte avec soi les cathédrales et les chefs d’œuvre de nos désirs. Ils descendent avec nous dans la terre.

Il reste juste ce qu’il a raboté dans le paysage. Il est un tout petit plus rond après son passage.

 

Il marche souvent jusqu’au bout du plateau avec sa canne, sa gabardine et son chien fantôme.

Ce jour, il est heureux et un peu ivre parce qu’il a fait faire un nouveau toit pour sa grange, il dit que ça sera bien pour ses enfants. Il le dit à celui qu’il croise aujourd’hui.

C’est tout.

 

Nous quittons de nouveau le vieillard et nous rencontrons quelqu’un d’autre. On ne sait pas encore qui, on ne sait pas encore quoi… les choses se font ou se défont apparemment sans raison aucune, pourtant bien sûr, il y a des chaînes de causalité entre les événements, des fils invisibles entre les choses, des minuscules échanges entre les synapses…le hasard n’existe pas.

 

-         Je vais t’attendre. Assis là sur cette pierre, au milieu d’un champ. Je vais t’attendre parce que tu es belle. La lumière dans tes yeux, les lignes sur ton visage, les signes de la marche, l’écriture du voyage… pourquoi ? Je n’ai pas d’autres raisons que celle de m’être arrêté dans ton empreinte… Alors je me suis assis sur une pierre et j’attends que tu reviennes. Que tu  te retournes parce que là bas, il n’y a rien à voir. Je suis derrière toi. Tu portes ce ciel dans ton regard, ce ciel où je suis un oiseau, ce ciel d’où la pluie naît fraîche et gaie comme un rire d’enfant.

De là d’où je suis, je te vois de dos, tu t’en vas. Attends ! Non, n’attends pas et pars.

Non.

Je comprends. Si quelqu’un doit bouger, c’est moi.  Défaire les pierres de mes jambes, défaire l’attente, défaire la honte.

Je comprends.

Je connais l’odeur du mur qu’on abat, cette odeur de poussière et de rat, de passé, de mémoire qui se délite, je connais le bruit de la masse, les vibrations du matériau…

Cela ne m’effraie pas. Un passé qui ne nous appartient pas.

On fait place nette pour y mettre du neuf, un autre mouvement, un autre élan.

Mais là, c’est autre chose.

Tu ne m’attendras pas. Tu t’enfuiras. Pour des dizaines de bonnes raisons… pour te sauver.

Tu t’enfuiras, je n’aurai rien changé. Je n’aurai pas abattu les pierres du monticule que je suis devenu.

A moins que …

Je ne sais pas. Tu dois aller. Tu dois faire vite. Tu dois fuir, t’échapper. Tu prends avec toi ce ciel, tu prends ce bleu, tu prends cet air qui soutient le vol, tu prends la trajectoire de l’oiseau. Tu regardes ailleurs.

Il y a tant d’objets qui embarrassent la marche, de la terre et des roches, du lierre et des orties, des buissons.

Le chemin est encombré, de tout ce qu’on nous avons perdu pour venir jusqu’ici, et la marche fut longue, si longue déjà.

A moins que…

Défaire l’ouvrage du regret.

Tu ne viendras pas.

Je sais. Je comprends. Je sais.

Les cailloux roulent sous tes pieds et le paysage te dérobe, te vole, t’emporte.

Il ne restera qu’un ciel vide, un ciel sans oiseaux, un ciel de pierre.

 

 

Après ce long monologue, on se tait un peu. On laisse passer le vent et la pluie, on laisse rouler les nuages sur le plateau.

 

-         Je suis une petite fille. Il y a aussi un garçon, un autre garçon, un petit frère encombrant. Il y a des carcasses de voitures. Nous y jouons à la course. Nous sommes immobiles, mais les voitures vont très vite puisque nous faisons la course. C’est le temps qui file sous elle, le troupeau du temps. J’ai toujours des bonnes idées, les garçons me suivent. Parfois, on s’arrête pour manger des tartines de pain noir et de la confiture, du pain au goût de cendre.

-         J’aime bien la voiture noire ! On dirait un carrosse.

-         C’est une traction avant. C’est la voiture qu’avaient les maquisards quand il y avait la guerre contre les boches.

-         Ah ouais ! Tu crois que ça, c’est une voiture de maquisard !

-         Je crois…Il y a même des trous de balle dans la carrosserie…

-         Ouah…!

-         C’est vrai ?

-         Oui ! y a même encore du sang sur les siéges !

-         Non, c’est de la confiture !

-         Tais toi, t’y connais rien en sang !

-         J’y connais mieux que toi ! Qui c’est qui est parti quand ils ont tué le veau ?

-         Bon , on joue !

-         C’est qui les boches ?

-         Les boches…c’est toi ? Nous, on est les maquisards et on s’enfuit…toi, tu nous poursuis avec les motos, les camions, les voitures.

-         Je veux aussi un tank !

-         Je voudrais faire pipi avant la guerre contre les boches !

-         Ouais ! dépêche toi avant qu’ils te bouffent le zizi !

-         Je me demande comment se font les choses ? Comment se fait-il que les automobiles servent pour la guerre, puis finissent leur destin, seules dans un champs, habitées par les rats et les enfants, ouvertes à la pluie et au vent. Je me demande si elles y pensent ! Je me demande si quelqu’un a pensé à un paradis pour les vieilles voitures. Je me demande si, lorsqu‘on a été quelqu’un ou quelque chose, on peut se satisfaire d’être quelqu’un d’autre ou quelque chose d’autre, si on ne se sent pas obligé de comparer. Je me demande si oublier est une action consciente, si ça s’apprend. Je me demande si on peut défaire les choses, morceau après morceau, puis s’en resservir pour faire autre chose. Si on peut recycler sa douleur. Personnellement, je trouve ça un peu niais, un peu facile. Je me demande comment on fait pour éviter d’être triste, d’être malheureux, parce que sinon, je vois pas à quoi ça sert d’être vivant. Je me demande pourquoi, lorsqu’on est vieux, on va puiser si loin dans l’enfance pour trouver des choses à raconter. N’y a-t-il rien d’intéressant plus tard ? Je me demande qui des deux garçons je vais embrasser dans quelques années, et si ça a de l’importance. Je ne crois pas, je ne crois plus. Maintenant, je suis vieille et j’entends la traction venir me chercher, les portières claquer, et les bottes crisser sur les graviers de la route, j’entends les culasses que l’on arme.

-         Dis, c’est quand qu’on commence ? Parce qu’il a pissé.

-         On commence maintenant !

 

Les enfants explosent en cris et en rire, c’est comme ça, comme si on ouvrait les mains et qu’elles soient pleines d’oiseaux, et qu’ils s’envolent en tous sens et toutes couleurs.

Ils retombent ensuite, comme les cendres des feux d’artifices, des braises et de la poussière noire dans les ténèbres, charriant une odeur de poudre et de joie.

Il est là, encore. Il est là et nous l’attendions.

 

Il pleut, l’eau coule le long de la visière de la casquette, un long fil entre son front et la terre.

Il s’est un peu attardé et maintenant, il se mouille.

Attardé.

Il a regardé quelque chose, quelque part. Un tracteur ou un coin de forêt récemment travaillé, il se dit que les choses bougent sans lui et ça lui fait de la peine, aujourd’hui ça l’attriste.

Il se sent mort.

Il se dit que s’il était mort vraiment, ça ne changerait pas grand-chose. Et puis, il hausse les épaules et il se dit que c’est pareil pour tous. Pas grand-chose ! Pas grand chose de rien !

Le ciel est gris tout au dessus de lui, il le soutient un peu, comme on va cahin-caha, avec un camarade fatigué ou ivre, mais il est seul, il n’y a plus personne ici, du moins plus personne qu’il connaisse vraiment. Il n’y a que le ciel, et le ciel ne parle pas !

Il y a déjà des flaques sur la terre du chemin, il ne les contourne pas et va tout droit. Sont elles au même endroit qu’avant, changent elles de place ? Il se dit que oui, que les flaques changent de place sans le dire à personne, ni à lui, ni aux vaches, ni aux vélos et aux motos ou aux tracteurs qui passent. Les flaques vont où les mènent l’eau, sans réflexion aucune, sans pensée, sans chagrin. Elles s’emplissent ou s’assèchent, mais ne meurent pas vraiment, elles se modifient, s’altèrent, gèlent parfois, s’emplissent de neige et de boue, de traces d’animaux, de têtards et de larves.

Il est au bas de la grande ligne droite qui le ramène vers le village, entre les prés et la forêt. Dans 10 minutes, il sera chez lui. Il se fera un peu gronder, il marmonnera quelque chose, il s’en fout. Il allumera la télé pour voir les nouvelles du soir. Le soir ne raconte pas grand-chose, il accumule la propagande et la publicité, il parle de choses qu’il ne comprend pas vraiment. Beaucoup de ce qu’il fait chaque jour est inutile.

Il lui reste la mémoire et le bavardage du paysage.

Le voilà. Il claque ses bottes sur l’escalier, il enlève son manteau et  en secoue la pluie. Il jette un dernier coup d’œil derrière lui, par-dessus son épaule, vers le ciel qu’il laisse seul allongé sur la montagne comme un homme trop saoul. Il rentre.

 

Alors, la pluie se tait, elle aussi. Il reste à ramener à grands seaux l’eau qui tomba avec nous, l’eau qui lava nos épaules et nos fronts, l’eau qui coula dans la trame du manteau.

Le bruit des insectes, le bruit des oiseaux, le bruit des arbres qui grincent, le bruit d’un morceau de tôle qui bouge avec le vent, le bruit d’une machine dans le lointain, le bruit des vaches, le bruit d’un chien, le bruit de son pas dans l’herbe…

 

-         Faut il marcher encore pour atteindre l’aube d’une nuit qui n’est pas la nuit mais une absence d’existence, une fausse piste ? Faut il continuer ?

 

Le marcheur s’apaise et souffle après avoir grimper une sorte de colline, après avoir passer un accroc dans le paysage de son poème.

 

-         Il me semble que tout cela n’est pas fini, qu’il reste encore à voir, qu’il reste encore à penser. Il me semble qu’il y a des creux et des bosses que nous ne connaissons pas, que nous n’avons jamais vu.

-         Les jours que nous avons vécu nous suivent. Les vois tu ? Cette longue corde ou vole du linge, cette longue corde où nous avons suspendu tout ce qui pouvait avoir de l’importance.

-         C’est drôle !

-         En effet !

      J’ai soif d’eau et de ciel, d’enfants qui courent et de fleurs qui s’ouvrent. J’ai soif de sourire et de repas entre amis sur une table, dans le jardin, avec des bougies et quelqu’un qui joue de la musique. Quelque chose d’aussi simple qu’une nuit étoilée et que mon front puisse supporter. C’est quelque chose qui ne reviendra plus.

-         Il faudrait couper la corde plutôt que l’étirer.

-         Couper la corde. Faire et défaire. Le ciel et la terre sont envahis de ces draps et vêtements qui volent, puis se prennent dans les branches, dans les buissons, s’effilochent et marquent le paysage. Tu les vois ? Tu vois tout ça ?

-         Oui.

 

Le marcheur reprend le fil de la marche, saisit le sens de l’air sous le pas, déroule la trace et l’empreinte.

 

-         Il faudra que tu viennes un jour. Que tu viennes me voir !

-         J’y penserais.

-         J’ai fait des choses dont j’ai peur. Des choses dont j’ai honte. C’est curieux. Il suffit de marcher et la mémoire s’ouvre comme  le paysage. Ce que nous cachions derrière nos montagnes et nos forêts, ce que nous cachions derrière les frontières naturelles de la conscience, s’aborde. J’y suis vois tu. Je marche à la rencontre de ceux qui sont morts ou trahis, de ceux qui sont partis, de ceux qui m’ont fuis. J’y suis. Et mon dieu, comme la terre est douce sous mon pas, aussi douce que l’étreinte dans le souvenir. C’est curieux comme l’épreuve est douce.

-         Je suis fatigué. Le ciel se disloque, des nuages aussi lourds que des cargos, coulent en grinçant et s’échouent sur la terre, en soulevant le paysage comme la boue au fond des mers. Un ciel  de naufrages.

-         Je vois ces corps géants, leurs traînes d’huile et de pétrole, la constellation obscène de leur cargaison. Ce ciel qui tombe sur nous. Ce ciel qui ne cesse pas de s’effondrer. Et nous sommes dessous, et nous marchons sous ce chaos avec notre lenteur comme seule protection.

-         Je suis fatigué.

-         Tu vois... nous assistons au même chose et nous ne pouvons pas nous aider. Nous n’avons plus assez de courage ou nous ne pouvons plus nous toucher parce qu’en fait, nous ne sommes pas ici au même moment. Tu comprends ? Tu comprends ça ?

-         Je suis fatigué. Mon poème de défait et pleut avec la pluie. Les mots que j’avais posé dans le ciel craquent et cèdent, et ce toit de verre se fend, puis fond. Il n’y a plus rien qui me protége. Alors cette pluie me comble.

 

Il s’arrête. Il s’appuie sur un creux dans la pente, il s’allonge debout dans la montagne, un arbre sous la nuque, et la chair du chemin dans son dos.

 

-         Il m’a fallu du temps pour comprendre ces choses. Elles sont restées en moi si longtemps, insolubles et aigues comme des armes abandonnées, elles m’ont blessé. Qui a pu échappé ces éclats, ces lambeaux de cuivre, ces pensées ?... elles se sont glissés sous mon front.

-         Je suis fatigué.

-         Marche. Marche encore un peu avec moi. Ainsi, nous supportons le monde encore un peu, même si la pluie nous disperse, même si le ciel nous hache. Un peu de nous s’égare à chaque pas, un peu de nous  s’emmêle dans l’air et nous donnons à respirer.

Cela doit suffire.

 

Voici qu’ils ferment  les bras et qu’ils s’endorment, embrassés l’un l’autre. Deux pierres tombées d’un mur, deux pierres embarrassées d’ombres et de peine.

Du sable et de la chaux délités,

Des pierres

Des éclats de tuiles,

Un arbre lentement se déploie et écarte les murs, lentement ils tombent à la renverse, comme deux guerriers foudroyés, lentement à longueur d’années, ils chutent, bouches ouvertes et dos ployés, bras offerts.

 

Il n’y a pas grand-chose à attendre.

 

Que faire ? dit il.

Si je suis un oiseau, je puis toujours partir, je puis toujours voler, je puis toujours mourir parce qu’une vie d’oiseau est courte et qu’elle n’a pas beaucoup d’incidence, et qu’il n’y a pas de libre pensée chez les oiseaux.

Tu peux toujours dire ça, tu peux toujours fuir ! Dit elle.

Et elle se retourne sur elle-même et s’enferme dans ses pensées et dérobe le ciel où il pensait voler. Et…

C’est ainsi !

 

-         Peut être es tu une forêt, et mon cœur y court comme un cerf ?

Cherchant la fuite.

Cherchant la harde.

Cherchant l’amour.
Cherchant la mort.

Je n’y trouve que des arbres, et encore, des arbres.

-    Arrête !

-         j’arrête.

-         Souffle !

-         Je souffle.

-         Respire !

-         Je respire.

-         Regarde moi !

-         Je te regarde.

-         Que vois tu ?

-         Si je suis un oiseau, je puis…

-         Arrête ! Tu nous saoules avec ta poésie. Maintenant, ça sent l’orage, le vent forcit et les herbes se courbent, le ciel est noir sur l’horizon…

Jette tout par terre, tes métaphores et ton verbiage, ta beauté d’enfant triste… jette ta mélancolie d’esthète.

Reçois la pluie.

Reçois la foudre.

Et rit…

Il ne sert à rien d’émietter les cailloux derrière toi, tu ne reviendras pas sur tes pas, seulement en rêve, et alors que tu t’oublies dans la mémoire, la mort se rapproche et feule déjà, sa gueule s’ouvre, puante et bleue comme celle des panthères.

Je voudrais te faire peur. Te faire hurler de peur. Te foudroyer de peur.

Bouge ou meurs !

Bouge ou meurs pauvre amour, personne ne te sauvera, personne ne peut. Les choses qui te tuent sont hors d’atteinte. Il faut abattre la jungle, renverser les temples dans la verdure, coucher les arbres, fendre les fleuves et tout brûler, tout brûler ! Étendre un désert noir sous ton front. Alors viendra dans le mirage de l’horizon, dans la poussière noire, viendra la silhouette, une inconnue, une marcheuse, une porteuse d’eau.

-         Et si je ne veux pas. Et si je ne veux pas faire ça !

-         Je te l’ai dit, tu meurs. Puisque tu ne sais pas vivre de toi-même. Brûle tout…tu trouveras des empreintes dans les cendres brûlantes. Brûle tout ! Lorsque la fumée aura été dissipée par la tempête, lorsque le tumulte du désastre sera retombé, tu verras peut être des pas, des traces de pas dans la poussière, ou des plantes… des traces de pas ou des plantes… alors tu les suivras. Ou bien, il n’y aura rien. Il n’y a pas de promesse, il n’y a plus d’innocence. Tu ne peux plus être naïf. Tu es seul.

-         Il y a toi! Il y a l’azur.

-         Non ! Ce ciel là n’est pas ! Ce ciel là ne te soutiendra pas. Tu dois te débrouiller seul, tu peux y arriver.

-         On me l’a déjà dit !

-         Tu dois cesser de geindre. Tu dois tout brûler. Répandre le napalm dans la forêt.

 

Ne sois pas triste. Tu peux vivre seul. Dit elle

Je sais ! Dit il.

 

Un ciel d’azur.

Bleu bien sûr.

 

Quelqu’un pour le regarder.

Un ciel comme un regard,

Mouillé d’oiseaux.

 

Un ciel comme le sien.

 

 

On pense écrire seulement de la poésie, on se parle à soi, on se console,

On s’écrit…

On parle d’oiseaux et de ciel,

On pense à quelqu’un,

Bêtement.

 

On se dit que c’est beau,

Et ça suffit.

 

Ca suffit,

n’est ce pas ?

 

Tout s’éteint.

 

Tout s’égare.

Puis, on l’entend dans la nuit. On l’entend qui marche, ses deux pieds et son bâton, ses deux pieds, son bâton et son chien fantôme.

On l’entend et il nous attrape alors que nous allions partir, il nous attrape avec ses mains dures, avec ses mains qui ont tant porté.

 

Il est sorti parce qu’il fait chaud. C’est l’heure de mourir. C’est l’été. Le goudron a craqué toute la journée sous les roues des voitures, comme sous celles des cyclistes du tour de  France, à la télé.

Il  y a la montagne, comme tous les jours, ce corps trapu et immobile, cette brave bête, là, dans le noir, dans la nuit étoilée. Elle sait qu’il va venir, elle le sait depuis toujours, elle est un des chemins qui va vers la mort, elle l’aime bien. Il y a autant de chemins que de façons de les regarder.

Il n’a pas lu de livres sur la mort, il n’a pas lu de livres du tout. Il ne lit que le journal, par contre, il sait tout sur la mort. C’est bien. C’est comme ça. C’est nécessaire et puis… il est l’heure. Faire et défaire c’est toujours travailler.

Il a croisé peu de gens dans sa vie. Ici, on ne croise pas grand monde, mais ceux qu’on croise on les voit souvent. On voit leur drame, leur joie, leur naissance et leur mort. On les aime, on les hait.

Il n’a pas vu la Joconde, ni les Temples d’Angkor.

Il n’a pas pris l’avion.

Il n’a pas nagé dans la mer des caraïbes.

Il pourrait dire qu’il a fait mieux, qu’il a vu l’herbe croître, le buisson s’appuyer sur les barbelés, le ruisseau dépouiller la berge… Il pourrait dire des choses comme ça, mais ça aussi, ça a peu d’importance, c’est vaniteux, et puis ça se limite à lui, et il va s’en aller.

Il sait souffrir. Il sait arracher les orties avec ses mains nues. Il sait travailler de l’aube au couchant.

Il s’est reposé, maintenant il est calme, il est tranquille. Il n’attend pas grand-chose, même connaître le vainqueur du tour de France ne le retient pas particulièrement.

Il regarde le voisin qui entre chez lui dans sa camionnette blanche, il le connaît depuis qu’il est gosse. Il est revenu sous la montagne et a refait une maison juste à côté de la sienne. Faire et défaire. Il l’aime bien. Il lui sourit et lève la main, rien de plus. Dans ce salut passe tout un tas de choses, la cour de la ferme quand il travaillait, le chien Matelot et sa houppette de poils sur l’œil, les gosses dans la remorque à foin, les gosses dans le champ d’en face jouant avec les vieilles voitures,  les gosses avec les yeux grands ouverts quand il coupait la tête du canard. Il sourit encore. Il aime bien son voisin. Il le trouve bizarre, il le trouve triste, il trouve qu’il ne sait pas vivre.

Il descend les escaliers et avance sur la route.

Il s’en va.

Il se pourrait qu’il la croise, alors il haussera les épaules, juste ça, il la regardera sous la visière de la casquette, avec une gravité amusée dans l’œil, puis il haussera les épaules une dernière fois.

Il s’en fout. Ce qu’il aimerait bien, c’est retrouver son chien.

 

 

Nous ne le verrons plus.

Nous l’avons vu à peu prés à chaque étape et maintenant c’est terminé.

Nous ne gardons de lui qu’une image dans les souvenirs, une image qui nous appartient et que nous ne pouvons partager avec personne malgré le don, malgré l’écriture.

Le monde se fend par le travers.

 

Ou bien nos fronts !

 

Les étoiles tombent, elles aussi. Ces étoiles filantes vers lesquelles on lance nos vœux, elles se fracassent sur la terre ou dans nos cœurs. Au mieux, elles chamboulent l’ordre des choses, engloutissent des continents et bouleversent le climat, au pire, elles défont le monde.

Il y a un grand flop !

Et la réalité sombre.

Il n’y a plus rien à raconter.

Le petit vieux, le couple, la petite fille et ses copains, les cailloux sur le bord du chemin, l’autre couple n’ont plus de raison d’être, et même n’ont jamais été, puisqu’il n’y a pas de témoin.

Tout simplement parce qu’une étoile est tombée et que personne n’a été capable de la retenir.

Des incapables !

 

Tu ne sais plus. Tu ne sais pas si tu es coupable ou innocent. Tu as déjà dit et redit ces mots. Tu as déjà plaidé. Tu ne sais plus ce qui t’attend. Quelque chose a fendu le monde. Quelque chose a fendu ton front. Tu ne sais plus si tu dois te retourner et mourir. Tu ne sais plus si tu dois avancer et ouvrir la fissure comme on tire un rideau. Tu ne sais plus.
Tu vas de ci de là. Tu cherches l’absolution. Tu te penches sur des trous. Tu regardes vaguement dans l’ombre, tu cherches à t’y reconnaître.

Qu’est ce qui a tant changé ?

Qu’est ce qui fait que tu ne sais plus vivre ?

 

La pluie dégringole sur la maison ouverte, tombe sur les meubles, les lits, les livres ; elle remplit tout ce qui est creux,

Comme toi,

Aussi.

Cette pluie brune,

Cette pluie corrompue,

Cette pluie de fin du monde.

 

Tu n’es pas un météore. Tu ne sais pas agir sur le climat. Alors, tu te mouilles et ta voix coule.

Tu ne sais plus agir sur grand-chose d’ailleurs. Tu te dis que l’eau est trop lourde.

Tu marches. Pire encore tu te meus seulement sous l’averse avec le vague espoir qu’il y aie quelque chose pour t’abriter, quelque chose que tu n’aurais pas vu, quelque chose que tu n’aurais pas bâti, un pur hasard, un réflexe de survie.

 

Tu notes les bribes de tes pensées,

Elles t’effraient et te gardent en vie,

Tu observes l’expérience et tu la subis.

 

Tu n’espères plus. Tu attends. Tu guettes les cieux, tu guettes les absentes. Tu dédies tes poèmes à des anges de cendre.

 

Tu te tutoies.

Tu as peur.

Tu as honte.

 

S’il y avait des images, elles s’éteignent. Si il y avait quelqu’un ou quelque chose à voir, il n’y a plus rien.

Faire et défaire c’est toujours travailler.

Faire et défaire.

 

 

 

 

 

Elles dansent.

 

 

 

App 03 copie

 

 

 

 

Photo : M. Gerardin

Décomposition.

Juste dire que "la lunette et le sabre" offre à la lecture :
- des bribes, des extraits qui seraient plutôt lisibles (le sont ils ?) dans ce qu'il est commun d'appeler, des articles.
- des écrits entiers, ou des travaux en cours, dans ce que l'on dénomme, des pages.

Bien sûr, tous ces textes ont été écrits par quelqu'un, et toutes les photos ont un auteur.
Je salue d'ailleurs au passage, mon camarade d'aventure, celui qui marcha avec Basic Nepoti, sur les sables de Mars.

Basic.

Oiseaux

 

 

 

 

 

App 16

 

 

 

Photo M Gerardin

 
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