Underwood.




 

 

 

 

 

 

Nous ne savons pas ce que nous pouvons faire maintenant ?

Au fond du vestibule, la chambre secrète…

Les années nous ont mentis.

 

 

 

 

 Première voix.

 

La machine est silencieuse, underwood, -sous le bois- les lettres du code, dorées sur noire.  Le fauteuil est là aussi, pivotant sur ses pseudopodes de science fiction kitch, le casque, le carnet de notes et le crayon noir.

 

De cet endroit nous tentions de convaincre, de lancer des messages, d’écrire. L’œuvre maintenant est morte, l’électricité ne passe plus dans les câbles, la poussière retombe sur les touches et grise les dorures, le cuir du fauteuil, le carnet …

 

Sur le bureau, il y avait à peu prés tout ce qu’un explorateur doit emmener avec lui vers l’inconnu…quelques photos, les dessins qu’elle lui avait offerts, des petits objets mystérieux, une boussole sans aiguille, une citation d’un écrivain fantastique…des  traces, des signes qui n’avaient de signification que pour lui… un code à son seul usage.

 

Underwood.

Sous le bois.

 

Il marchait des nuits entières sous le bois, accompagné par le cliquetis de la machine, les codes égrainés un par un. Cette forêt n’était pas sinistre, il y côtoyait des amis d’un jour, des amis lointains dont les noms étaient faux. Il se satisfaisait de ces identités factices, en quelques sortes, elles lui permettaient de s’engager entièrement, de s’immerger dans l’œuvre.

Parfois la forêt était silencieuse, il s’adossait alors contre le cuir du fauteuil, fumait une cigarette, il restait immobile dans ce paysage, laissant les choses venir à lui comme des animaux curieux. Dans la chambre secrète, le bois craquait à peine, confessait quelques bruissements lacunaires.

 

Il aimait particulièrement l’instant où il basculait le commutateur, quelques diodes s’allumaient sur la machine, clignotaient… la chambre semblait se mettre sous tension, se tendre. Ensuite il lançait la procédure, le calculateur inventait un code. Pendant ce temps, il s’échauffait les doigts, puis il les posait sur les touches.

 

Undewood.

 

Un jour, il était entré sous les branches de la forêt.

Un jour, le monde s’était mis à l’écouter.

Une lumière d’automne sous les yeux, des passages crissant de feuilles mortes, les pistes multiples de la présence.

Alors, il avait inventé l’œuvre.

 

Mais, un jour il fut découvert…

Dans la grande maison, le vestibule de la chambre secrète était minuscule, le panneau dérobé fut brisé.

 

Les poètes sont fragiles. Ils ne survivent pas aux interrogatoires, leurs bouches brisées ne retiennent plus les mots…ils avouent et perdent le secret des codes.

La forêt s’abandonne aux buissons. Les ronces mentent, montent. Ceux qui vivaient sous le bois sont pris en chasse et terrorisés, puis meurent. Plus rien ne vient boire à la mare tranquille sous la statue du faune.

 

 

Deuxième voix :

 

Nous l’avons assis là.

Attaché au fauteuil.

Après lui avoir brisé les doigts nous avons pris le temps de fumer une cigarette. Il ne geignait pas.

Nous cherchions les clefs du code.

Parfois, la nuit est métallique, elle résonne comme une cloche. Chacun de nous vibre alors, sous les coups du marteau de bronze.

 

Nous l’avons trouvé facilement.

Nous sommes entrés dans sa maison, les portes ne nous résistent pas, elles cèdent sans manière et trahissent même ceux qui les conçurent. Nous avons tués tout le monde bien sûr.

Avec efficacité.

Il y avait une odeur d’arbre dans ce lieu.

Dans cette grande maison.

Pourtant, cette odeur ne venait pas du jardin, elle venait de l’intérieur, de la chambre secrète.

Nous avons rengainé nos revolvers. Sagement les chiens de fer se sont couchés dans nos poches. J’avais un exemplaire du voyage d’Ulysse dans celle-ci.

L’odeur de bois nous a mené jusqu’à lui.

 

Le code ensuite.

 

Nos cigarettes consumées nous l’avons frappé.

 

Il était assis sur son fauteuil ridicule, l’odeur de bois se mêlait à celle de ses cigarettes… 4 en tout, écrasés dans un cendrier de bronze, une tête de diable.

La machine était allumée mais silencieuse.

 

Underwood.

 

Une fois que nous avions le code nous avons traduit l’œuvre. Trahi.

Un calculateur simple à codage aléatoire.

Mais aucune mémoire ne nous résiste.

 

Il était assis là sur la chaise. Les cordes le maintenaient, à peu prés… son buste était penché sur le côté.

Il avait un visage simple.

C’était facile.

 

Il est pourtant évident que…

Personne ne peut nous échapper.

Alors !

Je lui ai dit qu’il aurait du se taire. Aimer. Danser sur la terre de son jardin. Dormir avec son amour, la bouche sur son ventre.

Il m’a souri, de toute sa bouche rouge… puis sa nuque lentement s’est courbée sur le côté et il ne s’est plus redressé.

 

Il n’y avait que 3 cigarettes sur le sol. C’est étrange comme les choses peuvent être différentes selon les gens

 

Troisième voix.

 

Le réseau « underwood » s’est établi dans une série de tunnels désaffectés. Nous ne connaissons pas l’origine de ces puits. Nous savons seulement qu’ils les ont trouvés, puis utilisés. On ne peut pas imaginer qu’ils les aient tous créés.

Ces tunnels passent notamment sous un parc arboré, abandonné lui aussi. Une des entrées possibles se situe dans une colline artificielle percée d’une grotte où dort un faune de pierre, allongé devant une vasque vide.

A ce jour le plan du réseau n’est pas encore terminé mais il apparaît néanmoins qu’il est très vaste, qu’il quadrille la ville comme les rhizomes d’un ortie.

On ne peut qu’être intrigué par la complexité du réseau et par la futilité des lieux qu’il desservait :

Un théâtre, les bords du lac, les tribunes de l’hippodrome, les thermes… pas de lieux stratégiques tels qu’on peut les concevoir.

Des lieux d’arts en quelques sortes, des lieux sans intérêt.

 

Quatrième voix

 

Restez caché mon cœur !

Ne vous montrez pas !

Pas de mots entre nous, rien que cette encre là qui coule et se diffuse et se dilue dans l’eau du ciel, l’espace des ondes, l’espace du code… qu’elle ne s’accroche pas mais se perde…

Nos esprits comme nos cheveux flottent librement autour de nos têtes dans cette eau électrique, cette eau de pensée.

Ils nous cherchent.

 

Plus tard.

Il est plus tard.

La machine a crépité, je m’étais endormi la tête sur la table, je crois que ma joue est noircie d’encre.

La machine a crépité et je me suis éveillé.

Je rêvais.

Je marchais dans une forêt une valise à la main. Cette forêt avait poussé sur un quai de gare on en devinait vaguement le relief, vaguement encore la rouille des rails par endroits, entre les fougères et la mousse. Je m’étais assis sur un banc couvert de fleurs et de champignons, de minuscules fleurs blanches.

 

Il se peut qu’ils nous détruisent.

 

Je n’ai pas dormi la nuit dernière non plus.

 

J’ai croisé hier un homme dans l’escalier de l’hôtel. Il avait d’incroyables lunettes noires. Il s’est tourné vers moi et un instant j’ai vu les lunettes luire, comme un écran… puis rien.

 

Nous avons envoyé 56 messages différents grâce à la machine. Les messages sont partis telles des torpilles sous la terre.

Restez cachée mon cœur !

Ne vous montrez pas !

 

Cinquième voix :

 

Nous avons analysé le contenu des messages codés. De la littérature ! Nous soupçonnons fortement qu’il s’agit d’un autre code. Nos services n’ont pu obtenir les clefs de ce code auprès du suspect, celui-ci est resté muet devant leurs questions. Le code « underwood » reste inaccessible à l’heure présente.

L’œuvre est close.

 

Sixième voix.

 

-La cryptologie reste habituellement une science exacte. Elle a servi de tous temps pour tous les services secrets, les mouvements terroristes, les anarchistes en tout genre… à travers l’histoire et sous toutes les gouvernances. Elle a habilement servi la paranoïa naturelle de toute organisation collective ou parallèle.

- Vous accusez donc nos services de paranoïa, docteur ?

- J’affirme seulement que ce comportement est normal, dès lors qu’une société s’organise suffisamment pour que les individus soient soumis à une règle extérieure à leur propre jugement.

- Et comment appréciez vous cette règle, puisque vous l’appelez ainsi vous-même ? Dans le cas présent vous participez au procès d’un groupe dénommé « underwood », votre liberté de pensée et votre participation n’est-elle pas la preuve ultime de la bienveillance de ces règles.

- J’aimerai utiliser une métaphore, si vous me le permettez ?

- Nous sommes tout ouie !

- Imaginons une forêt… une forêt assez vaste, d’arbres anciens, de buissons, de friches… on peut aussi imaginer les pistes forestières, les traces régulières des animaux… la forêt offre l’image visible d’un espace complexe mais organisé, une image et un lieu que nous reconnaissons tous comme étant une forêt.

- Jusqu’ici, nous vous suivons, bien que nous ne comprenions pas exactement votre objectif !

- J’y viens… la forêt donc s’élève au dessus de nous, troncs et branches, feuillages, lianes et lierre, buissons… mais nous ne voyons ni ne connaissons tout… sous la couche d’humus s’étend le réseau, lui-même intrinsèquement mêlé à ce qui est enfoui, les arbres morts, d’autres formes de vie, les vestiges antiques d’un village ou peut être même d’une civilisation passée…ces racines luttent parfois ou se coordonnent, s’organisent pour ne laisser paraître que le temps présent, la forêt…mais…ce monde là est le plus vaste, le plus puissant… nous avons tous ce réseau dans nos esprits…mais nous ne le savons pas. Nous le gardons sauf.

- Nous vous remercions pour vos éclaircissements docteur, vos analyses seront versées  au dossier. Nous vous convoquerons ultérieurement si nécessaire.

 

 

 

 Septième voix :

 

Tu entends.

Sous la ville, courent le chevreuil et le cerf.

 

Nous pouvons ériger une forme de résistance sans contenu politique, sans revendication, sans pensée formative.

Seulement être.

S’activer à être.

 

Le pas sur la passerelle métallique…le pas régulier d’une sentinelle. Il avance, il est là, il s’arrête, il tourne, il s’éloigne, il s’arrête, il tourne, il revient…

Juste en dessous le câble sort de terre, nous l’avons fixé sur le montant de fer rouillé qui soutient la passerelle à ce niveau.

 

Je dirai le poème sur tes cheveux mon ange…

 

Ne m’oublie pas encore…

De l’autre côté de la forêt…le pépiement des oiseaux dans ton casque…le bruit du vent dans les feuillages.

 

Huitième voix :

 

Il suffit de toucher les lettres sur le clavier et la chose s’affaire à dire ce que nous enfermons dans nos esprits. N’est ce pas merveilleux ?

Bien que l’acte lui même nous terrifie.

Nous  gardons pour nous la pure merveille du sens, nous le tenons caché, comme un objet dont l’utilité n’est pas visible ainsi si nous disons « sous le bois » ce que nous disons véritablement n’est pas dans les mots mais outre les mots, outre sens.

Le poème ne parle qu’à nous même…

Si un jour le secret est trouvé alors nous mourons… nous mourrons de honte.

 

 

Neuvième voix :

 

En écoutant on devient sensible.

Ainsi, j’ai entendu le peuple fuir par les tunnels, comme l’eau dans un conduit…En fermant les yeux, en réglant les espions sur la bonne fréquence.

La fuite du peuple sans corps.

Le peuple devenu eau, ou fluide.

Mon corps peu à peu se dissout, dans cette onde en mouvement. Même si on pense que je suis assis là derrière la machine en fait je coule avec eux, dans des tuyaux d’azur, dans la fibre tissée par la fuite.

 

Moi aussi je fuis.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Elles dansent.

 

 

 

App 03 copie

 

 

 

 

Photo : M. Gerardin

Décomposition.

Juste dire que "la lunette et le sabre" offre à la lecture :
- des bribes, des extraits qui seraient plutôt lisibles (le sont ils ?) dans ce qu'il est commun d'appeler, des articles.
- des écrits entiers, ou des travaux en cours, dans ce que l'on dénomme, des pages.

Bien sûr, tous ces textes ont été écrits par quelqu'un, et toutes les photos ont un auteur.
Je salue d'ailleurs au passage, mon camarade d'aventure, celui qui marcha avec Basic Nepoti, sur les sables de Mars.

Basic.

Oiseaux

 

 

 

 

 

App 16

 

 

 

Photo M Gerardin

 
Créer un blog gratuit sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus - Articles les plus commentés