Raconter quelque chose.

Raconter quelque chose ! Se dit il. Raconter quelque chose.

 

Un poème

Une fibre tressée,

Un fil de mot, un fil d’absence, un fil d’invention.

Quelque chose comme une corde.

 

Il y a  urgence à raconter quelque chose.

 

Une cité s’égare dans le paysage, ruisselle jusqu’ici, puis se pose. Des ponts, des immeubles, des rues, des périphériques, des monuments, des zones résidentielles, des quartiers anciens, des lignes de bus, des réverbères, des grands places, des grands magasins, des rues piétonnes, des zones industrielles, des friches, des squats, des allées arborées, des trottoirs pavés, des boutiques, des cités étudiantes, des écoles, des stades, des universités, des bistrots.

 

Il laisse tomber presque avec négligence, un personnage, un peu perdu, un peu négligé lui aussi. Il le laisse là, sur un banc public, avec un chapeau et un livre sans intérêt.

 

Il se tient assis, un moment sans rien faire d’autre qu’être surpris par le passage incessant des gens. Des étrangers, des étrangères, des colombes…

Puis il glisse le livre dans sa poche et se lève.

Il marche.

Il s’élève dans la foule.

Il s’élève puis retombe.

 

Il ressent soudain qu’il n’a pas d’intérêt mais qu’il est une obligation, qu’il n’y a pas de sens à sa présence. Il faut un personnage.

Il ferme les yeux un instant, la main dans sa poche serre violemment le livre.

Il s’est arrêté, au milieu de la foule, yeux fermés comme un homme fou.

Il n’y a pas de sens.

 

Il n’y a pas de mobile.

Cette petite phrase le fait sourire, avec ironie il hausse les épaules puis se remet en marche et jette le livre dans une poubelle du parc.

Il a failli mourir.

Bien que son existence présente ressemble à une lente agonie, il n’est pas encore mort.

Il n’a pas de mobile.

 

Peut être qu’il pourrait faire quelque chose. Par exemple, violer cette jeune fille qui passe, l’assommer d’abord à demi contre le tronc d’arbre, puis l’emmener derrière le massif de fleurs, arracher cette robe si légère et la prendre. La pénétrer avec brutalité, et puis la laisser dans l’herbe alors que le soleil joue sur sa peau avec les ombres. Ça ne serait pas si compliqué. Il peut l’imaginer.

 

Il pense presque gravement, presque sans humour, presque sérieusement, sèchement, avec peu d’adjectifs et peu de métaphores. Il continue d’avancer et laisse s’enfuir cette femme aux jambes si belles. Il aurait aimé connaître la couleur de ses yeux sous ses lunettes noires, mieux encore, leurs significations.

 

En fait, il ne va rien commettre, c’est peut être là le crime. Être un personnage qui ne fait rien, un type qui n’agit pas, rien. Un type comme lui.

 

Il franchit les grilles. Il met la main dans sa poche, il n’y a rien. Il s’en souvient, il a jeté le livre dans une poubelle, il est un imbécile.

 

Il quitte le parc. Il suit des boulevards qu’il ne connaît pas même s’il connaît cette ville. Des rues, avec des façades d’immeubles grises, des murs avec des fenêtres. Il se dit que toutes ces pierres sont remplies par des gens, que les creux entre les pierres en sont pleins. Il se demande ce qu’ils font. Il se dit qu’ils sont comme lui, des personnages qui ne font rien, des choses vivantes entre les pierres, rien d’autre.

Il y a un monde fou. Il fait chaud. Il y a peu de tissus sur les corps, il y a peu d’espace entre les corps, la foule a perdu sa pudeur d’hiver, ce qui était presque vulgaire la saison froide est devenu la norme.

 

Il s’assoit sur une chaise de terrasse, il commande une bière, il regarde la foule qui continue de passer même ici, entre les tables, comme une rivière chaude et colorée, dont on pourrait voir les atomes.

Qu’est ce qui lui donne le droit de faire ça ? De parler de ce qu’il voit, de parler de ce qu’ils font ou ne font pas. Il est tout autant insignifiant qu’eux, il n’est pas singulier.

 

Le seul avantage qu’il peut avoir à son inexistence, c’est de n’avoir aucun intérêt dans ce lieu. Il se surprend à observer les choses incongrues, des détails insignifiants. Cet homme qui vient de passer et qui a un lacet défait, cet enfant avec sur le menton une tache de chocolat, cette femme qui vient de pleurer, ce papier que quelqu’un à jeter et qui tournoie dans un courant d’air, ce chien qui vient de pisser sur une borne automatique.

 

Que faire malgré tout ?

Que raconter ?  

 

Il remet à plus tard la réponse.

Il continue d’errer.

Il ne trouve pas de justification, à part des banalités.

 

S’il jette une pierre dans sa tête, il n’y a pas d’onde, tout reste lisse, sans un pli. Il y est seul, sans présence, ni mémoire.

Alors les questions ne lui appartiennent pas.

 

Il se lève. Puis traverse la place, puis la cathédrale en ligne droite, sans arrêts, comme une lance.

Du soleil à l’ombre, puis au soleil, comme traverser un cœur. Comme traverser un cœur vide, le sien.

 

Il s’avance encore.

 

Il ne sait pas pourquoi, mais le geste suffit, comme ajouter quelques mots à un récit, il y a toujours quelque chose à dire, il y a toujours un espace à franchir. Il y a toujours quelque chose à raconter. Il y a toujours un crime quelque part.

Respirer.

Traverser le regard d’un autre,

Traverser son cœur.

Il se dit ça en pensant à la jeune fille du parc. A celle qu’il a assommé contre un arbre. Même s’il ne l’a pas fait, il peut presque considérer qu’elle se trouve dans le buisson, couchée et sanglante. C’est un événement marquant du récit, quasiment le seul, le seul. Donc, c’est ce qu'il en reste.

Il faut qu’il la rattrape et qu’il s’excuse.

Il ne sait pas si on peut s’excuser de ça, d’avoir penser à ça.

Il ne sait pas s’il peut la rattraper.

 

Il la  cherche, il se retourne sur ses traces et remonte jusqu’au parc, jusqu’aux lieux du crime. Il n’y a rien, pas d’indices. Quelques pétales du massif sont tombés mais rien d’autre. Il descend la petite allée qui rejoint le boulevard en contournant le kiosque sous les arbres. Il ne la retrouve pas. Elle ne s’est pas installée sur un banc pour lire un livre, pour lire le livre qu’il a jeté dans une poubelle.  

Il se dit qu’il faudrait qu’il se couche au sol et qu’il renifle par terre, qu’il flaire, pourquoi pas !

Il se met à courir.

N’importe où.

N’importe quoi.

N’importe comment.

Il fait trop chaud.
Il ralentit puis s’arrête comme une machine dont on aurait coupé le moteur. Il s’immobilise au milieu des passants qui le regardent  parce qu’il vient de courir et de s’arrêter, parce qu’il vient de commettre un acte étrange, un autre crime. Puis les passants le regardent moins, puis ne le regardent plus parce que ce ne sont plus les mêmes, parce qu’ils ne savent pas qu’il est un criminel. Parce qu’il n’est plus remarquable.

Il se dit que ce qu’il fait est stupide. Il retrouve cette idée en lui comme une habitude. Il ressent une sorte d’amertume dans sa bouche et sa poitrine.

Il se retourne peu à peu sur lui-même, dans cette boite faite à sa mesure, dans sa forme de personnage. Tout ce qui fait son histoire personnelle le quitte comme une vapeur, tout ce qui le rendait autonome dans cette espace ci.

Il se perd.

 

Raconter quelque chose.
S’animer assez pour écrire une histoire.

La prendre au rien, au vide, à l’air…

 

Il se rend.

 

Alors il a échoué encore. Il n’a rien raconté. Il a juste occupé l’espace et le temps pour lui avec le langage. Il s’est juste parlé un peu.

Il s’est assis. Il tenait dans ses mains un livre inutile. Il répandait entre ses doigts des paroles, comme des miettes données aux colombes.

 

 

Elles dansent.

 

 

 

App 03 copie

 

 

 

 

Photo : M. Gerardin

Décomposition.

Juste dire que "la lunette et le sabre" offre à la lecture :
- des bribes, des extraits qui seraient plutôt lisibles (le sont ils ?) dans ce qu'il est commun d'appeler, des articles.
- des écrits entiers, ou des travaux en cours, dans ce que l'on dénomme, des pages.

Bien sûr, tous ces textes ont été écrits par quelqu'un, et toutes les photos ont un auteur.
Je salue d'ailleurs au passage, mon camarade d'aventure, celui qui marcha avec Basic Nepoti, sur les sables de Mars.

Basic.

Oiseaux

 

 

 

 

 

App 16

 

 

 

Photo M Gerardin

 
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