Où s'en vont ceux qui courent ? Partie 2

P2 : Un homme et son cheval.

       Il a traversé jusqu’à l’autre côté.

Ce monde a revécu le temps du voyage.

Ce qui nous manque ici,c’est un voyageur. Nous avons le lieu, le décor, le sable…le soleil couchant sur le sable,comme un feu sur un océan de cuivre.

Nous avons les scorpions à l’ombre de leur queue, le serpent terré sous les cailloux, les os du mastodonte,mais il n’y a personne.

 

Scenette 2

Deux hommes

 

P1 : Cette main tremble.

 

L’autre lui saisit la main violemment

 

P2 : Tu ne dois pas trembler… ta main doit dessiner aussi justement qu’une image réelle… Aussi justement tu dois saisir cette scène et la rendre parfaitement, brutalement… dans sa terrible cruauté.

Ou bien tu dois mourir.

P1 : Le fusain tombant de ma main, dessine une ligne…

Ou mieux, ma main de moi mort tenant encore le fusain, dessine en tombant une ligne parfaite… Oui.

Quoi dire ? Quoi faire ?

P2 : Regarde- le et décris.

C’est simple !

Son visage est celui d’un homme mûr mais… l’os dessine celui qu’il sera vieux mais toi qui sais voir, tu vois, le visage de celui qu’il était… dans son regard… cette attention décalée comme s’il regardait derrière lui…Sa conscience n’est pas dans l’instant où nous sommes, elle se trouve ailleurs dans un autre lieu, un autre temps que ceux  qu’il partage avec nous.

Dessine ça !

Ou meurt !

 

Scenette 3

Un homme, une femme courent l’un vers l’autre et s’étreignent violemment. Choc des corps comme un coups.

Ils se détachent puis recommencent la scène. Plusieurs fois.

 

Scenette 4

Une femme seule.

Je tiens sa main.

Une main vide d’arme, vide de miettes de pain, vide d’eau, vide de sable…une main vide.

J’essaie d’y mettre des baisers, du chaud, des larmes, des mots d’amour mais elle reste vide. Les doigts s’écartent lentement et tout s’en va comme un oiseau.

C’est une main pleine d’oiseaux envolés.

Je l’ai mise sur mes seins.
Je l’ai mise sur mes cuisses nues et même entre mes cuisses nues. Je l’ai mouillée. Je l’ai portée à mes lèvres et embrassée.

 

Scenette 5

Deux hommes fonctionnant en miroir.

P1 : Qui êtes vous ?

P2 : Vous ! Il me semble.

 

Scenette 6

Un homme et une femme.

H : Tu ne m’entends plus. Tu es un train dans un tunnel, tu es entré dans le noir et déjà tu ne m’entends plus.

F : Tu ne me connaîtras plus. Je serai un paysage sur une carte…quelque chose d’écrit mais qui n’est plus réel. Jaune, vert, ou gris…ma couleur sur la carte.

H : Non !

F : Si… Je ne veux plus de ton pas sur moi, ni ton doigt, ni mon nom dans ta bouche…ni ta main sur mon ventre… Non !

H : Ce n’est pas possible… j’étais celui qui…

F : Non…

 

Scenette 7

Deux hommes.

H1 : Il est celui qui ne courent plus…immobile dans la foule, le regard fixé sur un autre but.

H2 : Nous ne le comprenons pas… ses pensées nous sont inconnues… nous ne savons rien de ce qu’il ressent, de ce qu’il voit, de ce qu’il pense.

H1 : Ce que nous croyons c’est que s’il n’est pas dans notre temps, il n’est pas ailleurs non plus. Il n’est plus… il a été… sa conscience s’est arrêtée quelque part et son corps a continué un moment tout seul… un moment…puis s’est arrêté à son tour.

H2 : Nous croyons ça ?

H1 : Lorsque nous nous asseyons en face de lui un moment, nous ne savons pas s’il nous voit. Il parle peut être avec nous …il nous a peut être installé dans sa barque, il a ouvert son sac et nous montre ses photos, ses souvenirs de guerre, ses échantillons…il nous prend peut être sur ses genoux, comme lorsque nous étions enfants… c’est peut être nous qui ne ressentons rien de ce qu’il nous dit.

 

Scenette 8

Deux femmes qui  jouent à l’élastique comme deux petites filles, une seule parlera.

F : J’aime voir les jambes des filles… elles ont des griffures de ronces toute rose et parfois des poils blonds dorés… elles sautent haut… leur jupe s’évase et je vois la culotte blanche bien sûr ! Qu’est ce qu’on aurait voulu que je regarde ? Autre chose… les culottes blanches des nuages dans le ciel bleu, les jupes lourdes des tilleuls…

Je suis un petit garçon qui regarde les jambes des fillettes et qui les trouve jolies quand elles jouent à l’élastique… plus haut encore plus haut…

Je suis un petit garçon…

 

Scenette 9

Un homme, une femme

H : Nous sommes à l’instant, et puis nous ne sommes plus. Hier, je croyais voir le jour de nouveau et encore, et encore …

F : Il n’y a rien à regretter… les souvenirs, la mémoire… rien…Pourvu que tout parte de nous sans toucher les lèvres de la blessure. Un amoncellement de cendres, ou un ruissellement, ou  une pluie d’automne.

H : Rien ! Mes images… mes mots, mes caresses, mes morsures, mes pas… Rien !  Je suis un arbre et une à une mes feuilles et mes branches tombent coupées par le vent…Il ne restera qu’un tronc…Une chose noire debout dans l’hiver. Qui viendra s’allonger sous ce feuillage disparu ? Qui ?

F : Mon amour…Tu t’assoiras ici   et tu verras par les fenêtres le choc glacé des jours. Ou tu ne verras rien. Adieu… Adieu… 

 

L’ensemble des acteurs se place sur la scène, reconstituant par leur attitude une scène de rue.

L’homme marchera dans cette rue, l’air perdu. Il s’arrêtera devant une porte, celle d’un médecin et restera immobile. Bientôt, quelqu’un l’abordera.

 

Le personnage : Cela fait deux heures que vous attendez ici, vous êtes souffrant ?

Homme : Je ne sais pas. Je devais faire quelque chose mais j’ai oublié. Deux heures ! Qu’est ce que c’est ?

Un lever de soleil prend combien de temps ?

P : Je ne sais pas… J’imagine 30 minutes ou 10 secondes.

H : Alors, Bonjour.

P : Non, il est 17 heures. Vous voulez voir le médecin, je crois que le cabinet est fermé. Voulez-vous que je vous ramène quelque part.

H : Oui… il y avait un médecin là, il est gentil, il me donne un bonbon lorsqu’il a fini de m’ausculter…. C’est curieux. J’allais voir le médecin, mais je n’ai mal nulle part. Et vous ?

P : Moi ça va, merci ! Vous ne voulez rien, vous êtes sûr ?

H : Non… je vais rentrer… Chez moi.

      Il y avait parfois un bateau… On devinait le mat et la voilure…Il passait devant le soleil couchant. On aurait cru une peinture… Vous savez… de ces peintures qui se vendent sur les marchés, ou sur les bords  de Seine… Des images parfaites… La peinture peu à peu se diluait dans la nuit… le voilier disparaissait … on pouvait imaginer alors sa destination ou sa perte…

Savez vous où  c’est… chez moi ?

P : Non, monsieur.

H : Je crois que moi non plus !

      Vous avez une bonne tête… Vous ressemblez à … mon frère. En plus vieux. Quel age à mon frère ? 15 ans… Nous avons 5 ans de différence… alors j’ai… non !

Je vais prendre un café, il faut que je me réveille.

 

Il s’installe à la table d’un café.

 

P : Vous êtes sûr que vous n’avez besoin de rien.

H : Non, juste un café.

 

Le personnage s’en va. L’Homme reste immobile. Un acteur pose un café fumant devant lui. Les personnages immobiles jusqu’alors s’animent. Il y aura des scènes de rue jusqu’à ce que le café cesse de fumer.

 

H : Je voulais écrire un roman avec des personnages. Le personnage principal aurait perdu quelque chose dans une rue… il rencontrerait une femme avec qui il s’était marié enfant… cette femme l’aiderai à chercher dans le sable de la rue… Ils vivraient dans le bateau échoué quille en l’air… Le personnage principal serait une femme blonde avec un œil factice, elle…

Il y a des gens qui habitent quelque part entre le regard et l’objet… dans cet ailleurs là… c’est ce peuple qui me parle… Il me raconte des histoires que je dois dire, des poèmes… ce peuple est fragile… si il tombe, il se brise… leur souvenir alors apparaît comme du verre brisée puis se change en cendre et le vent les disperse…Mes yeux cherchent ce peuple…

Le personnage principal  pourrait ne pas comprendre ce que chacun comprend, il pourrait avoir inventé une machine qui naviguerait dans la mémoire…Je voulais écrire un roman puis j’ai perdu le fil…tout ça ne tient pas debout…

 

Une femme vient chercher L’homme, le prenant par le bras, refermant son manteau sur lui, caressant son visage…Ils partent bras dessus, bras dessous.

 

Les acteurs se retirent lentement,  ils se placent sur le pourtour de la scène agenouillés, par un travail de lumière ils disparaîtront et apparaîtra  l’homme agenouillé lui aussi. Tête baissée

 

H : Où s’en vont ceux qui courent ?

 

Du carquois de ma gorge

Jaillissent les flèches,

Pointe d’eau,

De fleurs et de feuilles mortes,

Pointes d’ombre.

Branches perdues dans la forêt des illusions.

 

Il y avait une automobile, une bicyclette sur la pente. Une valise avec des chemises repassées. Un agenda avec des jours et des notes écrites dans une écriture illisible, des capitales penchées comme des marcheurs sous le vent d’hiver.

Pourquoi tous ces objets sont ils tombés dans le fossé ?

Il y avait le bruit de la voiture comme bavardage,

Les trois places vides…

Il y avait le café du matin, la cigarette d’après repas, la seule…

Les souvenirs de guerre.

Les photos de ses  enfants dans le porte-feuille.

Il y avait des gens.

Des visages froissés par la vitesse des jours.

 

Se peut il que tombées au sol, elles repoussent ? Dans l’humus noir de la forêt, des arbres de mots.

 

Pointe d’eau,

De fleurs et de feuilles mortes,

Pointes d’ombre.

Branches perdues dans la forêt des illusions.

 

Ses yeux sont fermés et son buste bouge, comme un cycliste gravissant une pente en danseuse.

 

Je monterai là haut.

C’est loin et dur.

Le vélo grince sous moi…

C’est comme un voyage.
J’avance avec mon sang dans mon corps.

Lui aussi il remonte, de mes extrémités vers mon cœur.

Ici. Là. Ici. Là…

Pourtant, la montagne recule et l’extrémité se perd dans un ciel  de nuage et de nuit. Le cliquetis de la chaîne dans le dérailleur. Le bruit des boyaux s’écrasant sur le bitume. Mon souffle. La sueur qui coule dans mon cou et sur l’arête du nez.

Au rythme de mon cœur mes pensées se précipitent et tombent dans mon crane comme dans une abîme. Tout mon sang est là- haut.

Je m’arrête.

 

 

 

Je suis pris par le vertige.

Ridicule dans ma tenue de cycliste. Le bronzage s’arrêtant aux chevilles, mes chaussures à cales métalliques, mes mitaines jaunes anti-dérapantes. Ma démarche d’oiseau.

Je ne sais plus où j’allais.

Au col il n’y a personne. Au départ non plus… et il n’y a pas d’arrivée, pas de retour.

La route m’est inconnue, le ciel aussi.

 

Je m’arrêterai un moment. On dira que l’herbe est douce et qu’il est bon d’attendre. Comme sur le quai d’une gare on attend celle qu’on aime.

Ici, dans l’herbe, une fleur entre les dents, couché sur le dos.

Je fermerai les yeux… sentant la lumière du soleil derrière mes paupières. Puis brutalement je sentirai le poids de son corps sur le mien, ses lèvres sur les miennes… mais qui est elle ?

 

Debout dans la gare vide.

 

Les autres acteurs agenouillés sont lentement éclairés.

 

Homme : Peut être y a t’il autour de moi une foule infinie ?

 

Chaque acteur se lève et vient l’embrasser sur les lèvres, puis part en courant.

Je reconnais ce pas.

Je connais aussi cet accent.  Ce teint de peau. Ce parfum. Ce goût de fleur sur mes lèvres.

Je connais  ce regard.

Je connais.

Je connais.

Je connaissais.

 

Où s’en vont ceux qui courent ?

 

 

 

 

 

 

Elles dansent.

 

 

 

App 03 copie

 

 

 

 

Photo : M. Gerardin

Décomposition.

Juste dire que "la lunette et le sabre" offre à la lecture :
- des bribes, des extraits qui seraient plutôt lisibles (le sont ils ?) dans ce qu'il est commun d'appeler, des articles.
- des écrits entiers, ou des travaux en cours, dans ce que l'on dénomme, des pages.

Bien sûr, tous ces textes ont été écrits par quelqu'un, et toutes les photos ont un auteur.
Je salue d'ailleurs au passage, mon camarade d'aventure, celui qui marcha avec Basic Nepoti, sur les sables de Mars.

Basic.

Oiseaux

 

 

 

 

 

App 16

 

 

 

Photo M Gerardin

 
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