Le clou d'or.



Novembre 2005

 

 

 

«  Nous n’avons rien à dire. Pourtant, nous tournons le dos au monde et avec peine nous essayons d’écrire ce qui nous tourmente.

Il y aurait mieux à faire. »

 

 

Ainsi commence t’il son livre.

Une sorte de suicide.

Une sorte d’aveu ridiculement névrotique.

Une sorte de lucidité innocente.

 

Puis il poursuit et le livre s’élance, comme un lourd cheval qui mange  de l’herbe, puis se met à courir, soulevant de ces sabots énormes des mottes de terre, allongeant sa course jusqu’à ne plus toucher terre, allongeant sa course jusqu’à développer deux ailes immenses qui l’arrachent au sol.

 

Un fil d’écume

Pour coudre bord à bord

Les pièces du manteau.

Pièces d’eau et de ciel,

Pièces de feuilles et d’écorce.

 

Je parle doucement aux oreilles de celle qui dort.- Suspendre les mots comme des bijoux  ciselés, des minuscules clous d’or.-

Voici que s’offre à nous la joue de la colline. Sur sa pente, nous marchons, ravaudant le paysage de nos gestes anciens, un pas devant l’autre avec obstination. Il y a mille ans déjà, nous marchions ainsi, glanant les noix tombées.

           Nous renouvelons le baiser. 

 

 

Ou bien ne plus rien raconter, ne plus rien dire.

Se taire.

 

Il a déjà écrit semblables mots, promis la mort de l’écriture. Une sorte de présomption à croire que tout ceci peut avoir de l’importance et que cesser d’écrire suffirait à satisfaire son désir de mort.

 

Imaginer que le conteur a perdu le fil de l’histoire.

 

 L’automne encore…chemin d’ocre et d’or… chemin ou surpris le cheval piaffe dans la brume… chemin où saigne le chevreuil sur les feuilles tombées. Chemin où reviennent les autres saisons, portes magiques dans des roches renversées au milieu des fougères, portes magiques dans les ruines envahies d’eau et d’ombre. 

 

Dans les ruines modernes, il marche.
La nuit est tombée sur ses épaules comme un vaste manteau qui ne garantit pas du froid mais pèse assurément aussi lourd.

Ses sentiments du moment sont la honte et la crainte d’avoir perdu quelque chose.

Il pense aussi créer encore, vies et mots.

Malgré tout, s’il se trouve sur Terre ce n’est pas pour souffrir.

La lumière qui entre en ses yeux est étrange. On peut penser qu’elle est irréelle mais pourtant  il est certain de vivre cette expérience, aussi sûrement qu’il écrit toujours.

 

 La poésie, la verte parure.

Mourir et renaître.

Elle fut magicienne… ailleurs, jadis… alors son lit  était  suspendu comme un cocon de papillon à la ramure d’un chêne, un lit à baldaquin léger, piqueté de pétales de fleurs.

Les hommes ou les créatures qui passaient alors l’entendaient chanter jusqu’au jour où sa voix se brisa comme une flûte de verre…

 

Alors s’engouffre dans le conte le lourd équipage.

Les mots et l’encre giclent sous les sabots.

Le cheval renâcle et souffle.

Le cavalier cherche son chemin et bouscule les traces légères de ceux qui vivent ici… les maisons de branchages, les pistes de feuilles posées sur les flaques sont dispersées ou enfouies profondément dans les empreintes.

S’est-il  perdu ?

Sur sa peau, les lignes, les couleurs de la carte se sont estompées, le pays d’où il vient n’est plus lisible, les gouttes de couleur, le nom des lieux sont partis dans la course, arrachés par le vent, les branchages… tombés et roulés dans le fossé, suspendus aux branches et dévorés par les écureuils…

La carte n’est plus écrite.

Alors, il  entre furieusement dans un autre monde.

A l’instant, il tourne.

Le cheval pivote sur lui-même, cou tordu comme s’il espérait vérifier qu’il est bien entier.

Puis il s’arrête, souffle plusieurs fois par les naseaux grands ouverts, et plie l’encolure vers une touffe d’herbe et se calme, soudainement, comme si plus rien n’avait d’importance, comme si rien n’était arrivé de cette course affolée. Rien qu’une touffe d’herbe verte et une fleur peut- être. Bien que la fleur ne soit pas nécessaire, il ne s’agit que d’un cheval.

Le cavalier caresse la bête à la base du cou, puis lui aussi se tient immobile, ne regardant rien en particulier, son regard se perd dans l’entrelacs des branches où le corps de la fée est dispersé.

Il ne voit rien de la longue robe suspendue dans la ramure,  des membres de l’amoureuse étendues comme des arches entre les arbres, de ses  lèvres  fermées sur les fougères.

Brusquement, il appuie des talons et le cheval bondit, arrachant au chemin un cri de terre humide.

La fée dort toujours. Le peuple a vainement murmuré. Ils rebâtissent alors leur hutte de brindilles, les ponts de feuillages accrochés aux buissons, le chemin de rosée qui mène à la combe où bat le cœur de la dame. 

 

Le récit quoi qu’il en dise, le tient en émoi, lui procure une sensation de plénitude, du moins à l’instant où les mots tombent, de son front à l’écriture.

Le relire est une autre histoire.

De la vapeur qui fumait de l’encolure du cheval, il ne reste rien qu’une vague odeur peut être. Une odeur de sous bois et d’animal. Ou rien ! Une sensation qui s’estompe.

Alors il ne relit plus.

Le récit librement s’égare.

 

 Le corps du cavalier n’a pas de résidence autre que la fuite. C’est là qu’il vit, appuyé sur les étriers. Suspendu lui aussi dans la vivacité de la course, un lieu qui n’est pas commun aux hommes. Un lieu singulier. Un paradoxe. 

 

Le récit librement revient et le frappe au coin de l’œil.

Dans les gestes du quotidien, il le porte sous la paupière.

Il n’est pas possible d’écrire toujours, on doit aussi avancer avec le monde. Alors il garde en lui des sentinelles qui veillent sur les portes.

Son ambition se résume à garder la braise sous la langue. Et à l’oublier.

Se peut il qu’il creuse des livres pour enfouir les mots ?

Ce qui est vivant meurt insidieusement, contre la volonté des hommes qui aiment. Si on lui demandait, il « dirait » plutôt. Ainsi, il n’aurait pas à creuser, ni à errer entre les tombes.

 

Il laisse croître sa vanité jusqu’à ce qu’elle se brise elle-même sous sa masse.

 

Ils arrivent enfin quelque part. La piste ouverte derrière eux se referme. Les bras monumentaux des arbres, les cheveux de lierre retombent autour de la clairière. L’hongre avance d’un pas, frémit puis sombre dans une mélancolie de penseur. Il y a quelqu’un ici, une présence perceptible dans le silence, dans la pesante sérénité du lieu.

 

Ecrire est un acte d’amour.

Alors.

Il aime.

 

Qui ?

Celle qui lira.

 

Ecrire…

Pour l’oreille qui portera la parure.

Il a souvent réfléchi aux raisons qui le poussent à aligner ainsi les cadavres secs des mots, ces carapaces sans suc alignées côte à côte sur ses planches d’entomologiste. Il n’a trouvé que cette seule réponse. Elle le satisfait. Il s’en satisfait.

Lui aussi avance dans la forêt où le corps de la dormeuse est répandu. Cendres jetées dans le crépuscule.

Il pense qu’il trouvera la porte pour atteindre son cœur. Il trouvera les mots.

Il pense qu’il faut aimer pour être et que les mots ne portent pas d’amour en eux même. Ils sont vides.

Pourtant…

Quand l’amour n’existe plus l’écriture continue.

Quand la quête se dilue le héros poursuit la course dans le brouillard magique et se perd. Alors commence l’aventure.

L’absence de sens.

L’absence de structure.
L’errance…

 

 

Le silence résista aussi lorsqu’il sauta du cheval.

« Porte à ma bouche

L’herbe du renouveau. »

Pensa t’il.

Puis il oublia le poème et quitta le corps du cheval.

Il les vit, minuscules sous les fougères,  rassemblés et immobiles,  yeux clignotants dans la pénombre.

 

Est-ce aussi simple ? On dit et alors quelqu’un écoute et reçoit le mot comme sien, il recueille ce frère dans ses bras.

Il n’a jamais cru ça.

Il considère la futilité de l’écriture comme une fin en soi, un plaisir d’œnologue qui ne conduit   qu’à l’ivresse.

On dit et on se prend à rêver que quelqu’un nous reçoit dans ses bras et partage avec nous le poids du ciel.

Rien de plus, rien de moins qu’une ombre.

 

Etait-ce des ombres ?

Le regard des bourgeons dans l’ombre des buissons. Des corps de fleurs et de verdures, des visages de cailloux, des ventres en  pomme de pin…

Maintenant, s’il se retournait il ne verrait plus le cheval, mais son ombre.

Tout devint ombre, ne restait que la mémoire des choses et  la capacité à inventer des présences avec les indices que lui  laissait l’autre monde.

Il s’avança donc et le peuple le guida. Sans qu’il le sache véritablement, sans qu’il affirme sa décision concernant leur existence.  Il franchît l’arche secrète, la voûte d’aubépines et de sorbiers.

Il ne combattît personne…ni démon, ni dragon, ni créatures de la nuit… rien qu’une étrange lassitude à être. Et le combat fût âpre, long et sans honneur.

 

Tout ceci était loin désormais. Les méandres du récit se perdaient en arrière…tout ce qui l’avait amené jusqu’ici n’avait plus aucune raison d’être, ni valeur en soi même. Le livre pouvait se vider en chemin et perdre son eau pourvu qu’existe la page où la piste s’ouvrait devant lui, s’ouvrait d’entre les ombres.

 

Sur celle qui lira…

 

Ainsi, il a posé sur ses paupières de légers vêtements de fleurs. Ainsi au matin, elle déchirerait cette fragilité et elle serait plus nue encore. Ainsi, il serait satisfait de ce poème mort sur ses yeux, mort sur sa bouche.

Comme un doigt posé et disparu,

La lune du souvenir,

Tous les mots fraîchement écrits alors que s’usent les autres. Les vielles sentinelles s’effritent et tombent dans les marges, les couloirs de l’oubli.

 

Il s’enivre de cette pensée et la fait entrer dans le livre. Il la trouve belle et curieusement optimiste alors que sa narration sombre dans la mélancolie, par habitude. Le personnage n’a plus de forme ni de force…le sortilège a épuisé sa vigueur.

 

Ils construisirent autour de lui un lit de ronces qu’ils décorèrent de givre et d’azur. Chacun vint l’embrasser sur le front et ils laissèrent en dot la trace de leurs morsures. Ils s’enfuirent ensuite sans plus de bruit qu’un écureuil.

Alors ils vinrent.

Le héros endormi,

La fée morcelée…

 

Ce qui fut dit ensuite varie selon les récits.

 

Il y eut un frémissement dans les arbres, un soupir.

On dit que chaque forêt abrite un dieu  endormi, une reine dans les ténèbres.

Qui était il ?

Ou qui pouvait il être ?

Héro, conteur ou écrivain ?

Cavalier menant vainement son équipage à travers la forêt ?

Ce qu’il connaissait du monde c’était la saveur de ses lèvres…un goût de cendres.

Entre le sommeil et l’éveil, il l’avait vue. La longue et légère toile de sa traîne volant dans la brume s’étirant entre les doigts des ronciers, sa silhouette tournée un instant vers lui. Il savait qu’il vivrait avec elle dans ce temps que les morts ne connaissent qu’à peine. Le temps suspendu, le temps du poème. Il savait cela.

 

Il porte la parure…minuscule et fragile, infime… un brusque mouvement et l’objet pourrait  se perdre dans la poussière…

Ce qu’il veut dire…

Un soupçon de beauté absolue que le bruit peut dissoudre.

Le dénouement de l’histoire sans histoire.

Le dénuement.

Qui pourrait entendre le chant magique destiné à l’oreille de celle qui dort?

Qui pourrait l’écrire ?

Il se sent soudain happé par la désespérance d’échouer encore. Le fil est si tenu ! Un fil d’épure.

L’édifice n’existe qu’en rêve. Une demeure de fil et de poussière.

Parfois on meurt un instant et le temps s’écroule, ce qui était l’infini de la pensée devient minuscule étincelle, le mal et le bien n’ont plus de contours. Les sentiments humains sont alors futiles et pathétiques. Celui qui écrit perd le désir et la forêt se fane.

 

Généralement à cet instant là, il soupirait et jetait l’enclume avec le jour.

Il y avait alors un minuscule bruit .Un minuscule bruit d’orage.

 

Le cheval hennît.

Le cheval soupira.

Le cheval frappa plusieurs fois le sol avec ses sabots.

Le cheval décida de quitter la clairière et d’entrer lui aussi dans la légende.

Corps gris pommelé.

Corps géant.

Tombant des arbres comme des larmes, les corps nus des anges se prirent dans sa crinière et dans les franges de son harnois.

Il vint, roulant doucement des épaules, mâchant l’acier de son mors, mâchant la honte de n’être qu’un cheval dans un conte. Il vint.

 

 

Il écrit pour parler avec des ombres.

Les habitants du sommeil.

Les minuscules.

Amour enfui, amis morts,  peuple des éphémères.

 

« Ce qui nous pousse à vivre n’a aucune importance. Ce qui nous pousse à écrire non plus. Alors pourquoi le faire ?

Le dire c’est déjà l’expliquer. »

 

Si je suis le cavalier, je suis mort dans une forêt de légende, les griffes des éphémères se  sont prises dans mes cheveux et des papillons de feu ont jailli de mes yeux.

Le corps de la fée s’est répandu derrière moi, comme une image de sable. L’or et la poussière… les cendres de la quête.

Si je suis le cavalier, je puis pourtant marcher entre les ombres…allumer la torche qui pourtant ne peut éclairer, saisir la garde de l’épée qui pourtant ne peut tuer le monstre…

Si je suis le cavalier je peux quitter le lit du récit… arracher mon corps vivant aux cendres de l’écriture.

 

 

 

Si parfois il dort dans le silence, il sait que les choses murmurent.

Il sait que ce qu’elles disent n’a pas d’importance mais que pourtant elles agissent sur son sommeil…

Il sait que ce qui fut un jour parlant de l’aube parlera à jamais alors que l’aube est morte.

Il sait que celle qui vient l’espère.

Il sait  qu’il dort dans une nuit nouvelle.

 

 

« Je suis l’écrivain et je chevauche le corps du poème… sabots de braise, corps lourd qui résonne sur la peau du sommeil. »

 

Hors…hors le poème qui est il ?

Il se dit souvent que ce qui est important justement c’est être ailleurs, en premier lieu.

 

Le cheval s’ébroua. Des gouttes de sa salive tombèrent sur les feuilles. La forêt se déchira par le milieu et s’ouvrit. Le peuple se tenait sur le bord de l’abîme, toujours aussi muet. Ils étaient venus eux aussi précipiter dans les ténèbres les signes multiples, les langages oubliés, les écritures retrouvées sous les feuilles et à l’envers des écorces, les mots secrets.

Quand il ouvrit ses ailes d’argent, ils sourirent…

Il n’y eut rien de dramatique…

Les signes basculèrent dans les ténèbres, dans le ventre du conteur.

Le cheval s’envola, emportant avec lui, le cavalier et sa dame.

Le peuple recousit la forêt.

 

Un fil d’écume

Pour coudre bord à bord

Les pièces du manteau.

Pièces d’eau et de ciel,

Pièces de feuilles et d’écorce.

 

Entre ses doigts, brille le clou d’or…il traversera le pavillon comme un visiteur attendu…Regardant par la fenêtre le jour qui referme les yeux des hommes.

Il est mélancolique parfois… goutte à goutte tombe la pluie de la mémoire…

Aimer, assurément…

Savoir cela et ne plus douter…

Maintenant qu’il termine son récit, il se dit qu’il n’a pas voulu raconter d’histoire mais parler avec son ombre. Il se dit que tout cela n’a pas grand intérêt mais que c’est beau tout de même.

Cela suffit.

 

 

 

Les naseaux grands ouverts et respirant l’eau du ciel le cheval est heureux…ceux qu’ils portent se confondent avec ses ailes, ailes d’argent ouvertes sur la nuit, ailes de lune aussi vaste que la voie lactée.

Il se dit qu’il peut bien encore rester ici. Qu’on peut bien l’oublier. Qu’il a grand plaisir à voler dans la nuit, comme une étoile piquée… aussi futile qu’une parure.

 

 

 

Elles dansent.

 

 

 

App 03 copie

 

 

 

 

Photo : M. Gerardin

Décomposition.

Juste dire que "la lunette et le sabre" offre à la lecture :
- des bribes, des extraits qui seraient plutôt lisibles (le sont ils ?) dans ce qu'il est commun d'appeler, des articles.
- des écrits entiers, ou des travaux en cours, dans ce que l'on dénomme, des pages.

Bien sûr, tous ces textes ont été écrits par quelqu'un, et toutes les photos ont un auteur.
Je salue d'ailleurs au passage, mon camarade d'aventure, celui qui marcha avec Basic Nepoti, sur les sables de Mars.

Basic.

Oiseaux

 

 

 

 

 

App 16

 

 

 

Photo M Gerardin

 
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