Partager l'article ! La ville.: Il habitait la Ville. Il se souvenait qu’à l’origin ...
|
La lunette et le sabre. |
|
Nous avons marché sur le monde et au dessus. Nous avons marché sur le monde et au dessous. Nous n’avons pas trouvé ce que nous cherchions. Nous ne
savions pas ce que nous cherchions. » |
Il habitait la Ville.
Il se souvenait qu’à l’origine il n’y avait qu’un ensemble de cahutes, entouré d’une palissade de bois, puis de la pierre, puis une enceinte de pierre, puis des ponts sur le fleuve, puis des rues, puis des maisons, des châteaux , des églises, des écoles, des fortins militaires, des boulevards, des routes. Il se souvenait qu’ils avaient construit des égouts, des avenues, des chevaux, des chemins de fer, puis qu’ils avaient mis des voitures sur les routes. Il se souvenait qu’ils avaient creusé des tunnels et qu’ils y avaient caché le métro. Il se souvenait de tout ça mais il n’y croyait pas.
C’était une bête. Une bête avec un squelette externe, une bête immobile et il habitait dans la bête, avec les autres.
Cette bête voulait le tuer.
Depuis le début, elle le traquait. Elle le poursuivait à l’intérieur de son propre corps comme le système immunitaire cherche et détruit efficacement un intrus.
Il ne touchait personne et personne ne le touchait. C’était comme ça, même au cœur de la cohue, dans la foule, il ne touchait personne. Il était une goutte d’huile dans l’eau. Il avait une pellicule d’huile sur sa peau qui le tenait éloigné des autres juste suffisamment pour qu’il puisse être debout dans un wagon bondé sans toucher personne. Cette situation lui convenait assez .
« C’est creux comme un os. Il y a la marque de dents gigantesques sur l’os parce qu’il y a eu un combat monstrueux entre elle et une autre. Elles se sont battues. Le colosse est tombé sur le côté , à demi enfoui dans la terre, jusqu’au poitrail. Le métro passe dans l’os, il chemine à l’intérieur comme un parasite. Un insecte de fer. »
Matin et soir, il entre dans les ténèbres avec la foule des morts. Il pense qu’il vit et que les autres gens sont des morts animés. Il se range avec eux dans un wagon au hasard de la ligne. Il y a un hurlement mécanique et puis le craquement des voies, le bruit et l’odeur des moteurs.
Il est debout dans la chair morte.
Il est immobile comme à chaque fois, il n’exprime rien, il ne faut pas qu’on le reconnaisse. Il pense que la ville dresse les morts pour qu’ils repèrent les vivants et les tuent. C’est simple. Il se tait. Comme eux, immobile, inerte mais lui, il pense. Il voyage dans leur tête. Il voyage dans la tête des morts pour se protéger d’elle.
Dans la foule il y a une femme morte qui le regarde.
« Pâle et sombre à la fois, je plonge son visage dans le miroir et le nimbe de verre. Comme si je le plongeais dans l'écran ... une eau de verre grésillante peuplée de morsures. La saisir par les cheveux et baigner sa tête plusieurs fois dans la vasque du moniteur , jusqu’à ce qu’elle cesse de me regarder ou qu’elle garde son visage pour elle. »
Combien sont-ils ? Il s’est posé la question plusieurs fois mais n’y a jamais répondu. Il en a repéré quelques-uns qu’il retrouve à la même heure, ceux-ci sont les plus dangereux. Il y en a d’autres, chaque jour des nouveaux, elle est habile.
Depuis qu’il sait, il s’est protégé par une armure d’huile dorée et il s’arme. Il construit des armes subtiles pour détruire la ville. Il a dessiné une carte secrète, une série de signes d’une puissance qu’il ne parvient pas à saisir. Le soir, il s’assoit sur son lit et construit ses artéfacts, yeux ouverts sur la nuit, il projette les signes sur son environnement et les objets changent.
Il a élaboré avec réflexion une série d’armes et d’accessoires contre les créatures qui servent la ville. Ils sont rangés dans une armoire secrète et sont camouflés en objet simple. Ainsi, il possède deux stylos, un peigne, trois billes blanches, un sèche-cheveux de voyage, une boussole dont les fonctions réelles sont secrètes. Il les a modifiés en agissant directement sur leur structure atomique grâce à la puissance de ses signes.
Avant, il ne savait pas.
Pourtant il aurait du s’en douter.
Sa mère ne le touchait pas sauf avec un tissu, ou un gant de toilette. Il ne sait pas pourquoi. Il se demande si elle était, elle aussi, asservie à la bête. Il se demande si son attitude était consciente ou inconsciente mais le fait est, qu’il ne se souvient d’aucun contact avec elle ni avec personne.
Il se souvenait du jour où il avait ressenti une oppression. Quelque chose pesait sur lui. Lorsqu’il respirait, il lui semblait qu’il soulevait l’air, le ciel de la ville. Elle s’était assise sur sa poitrine…La ville et avec elle toutes les villes construites avant elle.
Alors avait débuté la lutte.
« Imaginons qu’on arrache la ville de son socle, on verrait. On verrait parmi les roches tombant, la poussière, les corps fossiles des villes précédentes, les crânes ouverts, les membres brisés, les entrailles desséchées de ses corps monstrueux entassés les uns sur les
autres et au dessus de tous, la dernière, la bête ultime. Imaginons seulement que l’on voit ses organes monstrueux et mécaniques, assemblés dans un ordre incompréhensible pour les humains… ce
corps obscène et cyclopéen couché sur les restes des civilisations humaines.
Pierre sur pierre. Sang sur sang. Mort sur mort. »
Il avait senti ce poids sur lui, ce monticule de roche sur sa poitrine alors il avait fabriqué son armure d’huile.
Chaque matin il s’en revêtait , il s’immergeait dans son bain d’huile en murmurant les signes.
Sa peau alors brillait et brûlait en même temps, chargée d’une puissance absolue.
« J’ai une arme contre les morts. Une arme minuscule et inscrite dans ma main avec un stylo noir, un signe d’oubli.
Je tourne ma paume vers eux et ils m’oublient, irrémédiablement. »
Sa résistance était difficile.
Les mortes le tentaient.
Surtout en été.
Il était toujours vêtu de lourds vêtements pour garder invisible son armure d’huile et il avait très chaud, alors, elles allaient presque nues. Il voyait leurs jambes, leurs bras, il devinait leurs seins sous leur chemise. Il pliait son sexe dans une arme très complexe, une arme lourde.
Ce genre d’attaque le révoltait.
« L’escalator monte dans la lumière et elle est devant moi, à quelques mètres, je ne vois que sa silhouette, or sur or. Je peux voir sa peau comme si j’étais sur elle, à quelques centimètres. Il y a quelques poils blonds sur ses jambes. J’ai mal. Je suis sûr que ma main droite n’a plus aucune protection. »
Ce genre d’attaque le détournait de son combat.
Elle avait grandi, elle avait dévoré l’espace, puis elle avait dévoré ses semblables, elle s’était appuyé sur leurs corps pourrissant pour s’élever. Elle avait refermé ses ventricules sur les humains ou comme l’étoile de mer jeté son estomac sur eux et avait digéré leur esprit même. Le peuple s’était dissous sous ses sucs.
Il y avait eu des tentatives, des révoltes, des révolutions mais au fin du fin elle avait vaincu. Maintenant, elle voulait s’arracher au sol, elle espérait quitter sa condition terrestre et errer entre les étoiles comme une méduse cosmique. Ainsi, elle tendait des voiles de lumière, des lignes complexes, elle tissait des arcanes , des incantations… peu a peu elle avait construit un langage qui lui donnait pouvoir sur la matière, les êtres et les choses… et avec lui elle chantait une comptine inaudible et amassait suffisamment d’élan pour se libérer du sol.
Elle ne donnait naissance qu’à des gens morts, des serviteurs. Il y en avait partout. Il y avait la foule commune qui constituait le simulacre , les espions-tueurs , et ceux qui connaissaient les entrées secrètes, les serviteurs accomplis.
Il connaissait des portes dans des images publicitaires. Il en avait repéré dans les panneaux courbés du métro. Il avait vu ceux qui disparaissaient dans les images.
« Je croise chaque jour des centaines de tonnes de gens. Je cherche des regards mais je ne trouve rien. Il n’y a personne de vivant. Il n’y a que des pièges tendus vers moi. Ils ont des ciseaux à la place des paupières, si je tombe dans leur regard ils me coupent.
J’ai cherché des frères d’armes mais je n’en ai pas trouvé. Ils ont été vaincus. Ils ont posé leur tête sur le dossier du fauteuil dans la lumière crue et ils ont perdu.
Elle les a bus. Leur regard s’est perdu un instant dans le sien.
Qui ?
Qui ?
Tout seul je ne peux pas tendre une embuscade. »
« L’autre fois j’ai vu…
Le train suit deux lignes de fer, moi aussi. Mon front touche les câbles et crépite, il prend ainsi son énergie, sans eux je ne suis rien, je reste immobile. Un corps allongé sur la voie. Sous moi pousseraient de l’herbe, des buissons qui peu à peu pénétreraient ma carcasse, ouvriraient les portes.
En appui sur mes deux lignes, je fonce, la ville s’ouvre devant moi, se penche, écarte ses lèvres. Je vais là ou personne ne va , dans des lieux mystérieux, des catacombes, des églises enfouies, je suis alors leur seul prieur, un train qui penche. Les lignes savent le plan de la ville, jamais elles ne s’égarent.
Parfois tout ralentit, je rentre dans une gare inconnue, une autre dimension, j’ai bifurqué là où il n’y avait aucun carrefour. Mes roues cherchent le fer mais il n’y a plus rien, il s’agit d’une gare démantelée et envahie par le désert.
Où est ce que j’étais ? »
Il s’est allongé dans son bain d’huile , presque totalement immergé sauf le nez, la bouche et les yeux. Il a passé en revue toutes les agressions, humiliations, vexations qu’elle lui avait fait subir. Il en avait patiemment dressé la liste.
Mutilation du paysage, utilisation de sa force de travail, désinformation, détournement de fond, détournement de connaissance, pollution atmosphérique, pollution des nappes phréatiques, pollution des ondes , pollution des systèmes immunitaires, pollution visuelle, pollution sonore, pollution olfactive, pollution sensitive, violence, harcèlement téléphonique, espionnage…
« Elle tue. Elle blesse. Elle corrompt. Elle humilie. Joues de brique, joues de fer, joues cathodiques… toujours prêtes à gonfler sous le vent des mots sombres… mots dont l’encre tache la bouche. La salive des gens est empreinte de ses mots, leurs crachats noircissent le sol, les murs, les caniveaux… Lorsqu’il embrassent, ils tachent leur lèvres… Tous leurs fluides sont ainsi, noirs de l’encre de ses mots mauvais repris de bouche en bouche, d’écran en écran.
J’ai vu cette tempête d’encre rouler dans le ciel, jaillissant des cheminées, elle a renversé le ventre blanc des nuages et l’a rempli de ténèbres. Puis il a plu, cette eau sale est tombée sur eux, et ils sont morts une nouvelle fois, par imprégnation.
Je les aimais.
Mais déjà ils étaient morts et corrompus par la ville.
Leur peau m’a repoussé jusqu’ à l’exil, la résistance.
Je suis dans la ville mais ailleurs, dans un espace et un lieu qui n’appartient qu’à moi … la fureur.
Là, je combats.
Elle les a soumis.
Elle a courbé leur corps en forme d’arc et maintenant ils tirent des flèches de glace vers les vivants et il n’en reste qu’un.
Je sais, ils ne sont pas coupables, ils ont soufferts… ils étaient crédules et envieux, ils voulaient jouir et se reposer. Mais il n’y a pas de jouissance ni de repos dans la lutte. »
Le wagon tire sa fulgurance dans la nuit et grogne. Il est bondé.
On pourrait penser à une arche remplie par un sauveur alors que le déluge investit le monde. Une arche souterraine sauvant une seule espèce et traversant les profondeurs en gémissant comme une baleine. Mais son équipage est déjà mort et Noé est debout au milieu des carcasses, immobile et stupéfait.
Cette nuit il a commencé la grande attaque. La bataille homérique qui va décider de tout. Il pense bien sûr qu’il va vaincre, son plan est sans faille. Il pense qu’il va rétablir le monde sur son axe, qu’il va la soumettre. Il pense qu’après la bataille le corps de la ville tombera en poussière et sera emporté par le vent, il ne restera alors que son empreinte dans le sol, bientôt comblée par les pluies. Une mer intérieure aux côtes étranges bientôt envahie de poissons multicolores et de sirènes, bientôt traversée par des navires légers comme des larmes, bientôt résonnant des cris des enfants .
Il pense que quelque part, elle a caché des enfants. Couchés dans des sarcophages, ils attendent le réveil. Ce sont eux qui peupleront le monde et danseront autour de lui quand il aura vaincu.
Il pense que le nombre d’enfants qui entre dans les bâtiments du collège et le nombre d’enfant qui en sort n’est pas le même.
Cinq nuits, il a inscrit sur les lampes du périphérique les signes de l’anéantissement. Quand il raccordera la formule, ce cordon de lumière qui enferme la ville agira comme une puissante incantation et la détruira.
D’abord il s’est transformé. Il a greffé sur son armure d’huile une extension d’énergie. Ainsi, il a emprunté l’avenue principale qui traverse la ville en une ligne droite, tout en projetant son faisceau vers le sol et il a provoqué une fissure dans le corps magnétique.
Bien sûr, il a fallu qu’il éloigne un escadron de morts espions. Un d’entre eux a essayé de le toucher mais il n’a senti qu’un coup sur son épaule, un impact ridicule que son armure a encaissé.
Son implant tactique tatoué sur sa paupière droite lui a permis de vérifier le sillage d’un chercheur- tueur, il l’a leurré en larguant une grenade de signes flous.
Vers minuit, il a subi une attaque violente, pendant quelques secondes ses yeux se sont
brouillés et il a perdu le souffle, il a cru un instant qu’il allait mourir.
La mort ne lui fait pas peur mais il sait qu’il est le seul rempart contre la chute. Sa révolte est la seule alternative. Ce dont il a peur c’est que la ville anéantisse son épopée, qu’elle le
terrasse et qu’elle règne ainsi infiniment sur une humanité soumise.
Alors il ne peut pas se permettre de perdre et sa stratégie doit être parfaite.
« Je sais que ma chair peut être atteinte par sa violence mais mon intention doit rester.
Je souffre mais ma souffrance me rend vivant et je grandis par elle. »
Toute la nuit il a mis en place ses catalyseurs et ses bombes. Il a fermé aussi les passages
secrets camouflés dans les images, piégeant ainsi les espions qui auraient pu s’y cacher.
Elle n’a pas frémi. Pas un seul instant, il n’a senti qu’elle avait perçu sa stratégie, uniquement les défenses habituelles de routine, rien d’autre.
Au matin, il s’est engouffré dans le métro, pour placer ses dernières unités de combat et s’approcher de la zone des sarcophages. Il fallait qu’il soit là à leur réveil. Il fallait qu’il soit là pour les accueillir.
A 6 h 45, alors que les wagons étaient pleins, il avait activé l’attaque et rien ne s’était passé. Elle avait compris mais elle ne l’avait pas tué.
Un moment, il s’était senti perdu, comme si sa chair s’était écoulée par ses semelles. Il avait failli.
Mais elle ne l’avait pas tué comme si elle souhaitait qu’il entretienne le jeu.
Il était resté debout dans la foule passive et soumise, transportant dans son crâne un océan de fureur.
Yeux grands ouverts sur son image au milieu des autres dans le reflet des vitres.
Cette masse de morts qu’il tenait éloignée de lui par le secret de son armure.
Il voyait les signes miroiter dans l’aura d’énergie qui le baignait , il voyait les
extensions multiples de ses greffons d’armure, sa lance, les arabesques complexes de son bouclier.
Il voyait aussi leurs visages dans le reflet, leurs visages souriant et leurs regards fixés sur lui.
Photo : M. Gerardin
Juste dire que "la lunette et le sabre" offre à la lecture :
- des bribes, des extraits qui seraient plutôt lisibles (le sont ils ?) dans ce qu'il est commun d'appeler, des articles.
- des écrits entiers, ou des travaux en cours, dans ce que l'on dénomme, des pages.
Bien sûr, tous ces textes ont été écrits par quelqu'un, et toutes les photos ont un auteur.
Je salue d'ailleurs au passage, mon camarade d'aventure, celui qui marcha avec Basic Nepoti, sur les sables de Mars.
Basic.
Photo M Gerardin