La femme mordue.

Le ciel s’avance. Des nuages gris en forme de monstres, des chiens…comme nous. La pluie…la marche dans la boue… l’odeur de la boue.

Le ciel s’avance en courant. Comme nous.

Rien n’a été épargné.

L’eau qui roule sur les murs ne lave pas.

 

Nous avons vu la femme mordue.

Elle recueillait de l’eau dans ses mains pour la boire. Sa blessure ne se voyait pas, mais il y avait l’odeur du sang.

C’était comme ça.

 

Qui ?

 

Tout lui faisait un vêtement, les ruines, les portes abattues, la grisaille…un habit de mémoire, un habit de paroles…Nous n’avons jamais su parler.

L’eau qu’elle nous a donnée dans ses mains avait un goût de terre, de fleur, de chagrin…

Nous nous sommes assis.

 

Le temps résonnait… des pierres roulées comme tombées du ciel. La ville continuait de se défaire…tombait, chutait, glissait. Il n’y avait rien d’autre que ça…cette ville qui se défaisait.

 

Nous n’avons pas compris qui l’avait mordue. Nous ne reconnaissons pas ces dents. Nous sommes restés assis… avec le goût de l’eau sur la langue.

 

*

 

Des choses se déplacent sous la terre. Nous les sentons. Leurs sillages traversent parfois le paysage et se perdent dans les ruines, dans les champs de ruines, dans l’eau, dans l’eau boueuse…ils sèment des rides.

 

Nous aimons assez avoir cette odeur dans nos narines. Cette odeur de présence. Un souvenir revient dans nos bouches, une salive de mémoire…  cette pensée  occupe alors nos esprits et nous sommes moins seuls…

 

Un soir, le soleil n’a pas voulu disparaître, il est resté posé comme amoncelé sur l’horizon. Nous avons eu peur. Nous avons hurlé. Puis nous nous sommes tu. Il n’y avait personne pour entendre. Ce n’était pas la peine de crier.

 

C’était comme ça.

 

Maintenant, nous la regardons.

Mâchoires posées sur nos pattes. Dents posés sur nos pattes. Tranquilles.

Parfois un de nous se lève, marche, va de ci de là, s’étire, s’ébroue. Il regarde le soleil du coin de l’œil. Il se demande si elle n’est pas venue avec lui. Puis il se recouche et soupire.

 

La terre sous notre ventre se tait. Le ciel se tait. Elle ne parle pas.

Elle nous intrigue.

 

Il y avait quelque chose à dire que nous n’osions pas… une confidence, une parole simple… nous ne savions pas. Parfois, ce regret traverse nos fronts et nous sommes tristes.

*

Nous marchons sur un cimetière. Nos pas ne laissent pas de traces. Nous ne sentons rien.

Nous occupons le temps à courir pour nous arracher à la boue.

 

Nous sommes des chiens.

 

Parfois, il nous semble entendre nos noms, puis, ils s’en vont.

 

Les souffles sont gris. Comme l’eau et le ciel, comme le sol. Ou bien nous imaginons que tout est gris.

 

Nous sommes une meute mais pourtant nous ne nous connaissons pas, nous courrons ensemble.

Quelques uns aboient puis se taisent.

Quelques uns montrent les dents.

 

Nous ne connaissons pas autre chose que la course. Les éclaboussures. La brise dans nos narines. L’urgence. Nous ne connaissons rien d’autre. La course occupe nos pensées et nous garde au monde.

Nous ne connaissons rien d’autre.

Parfois attendre. Attendre que quelque chose tombe du ciel. Mais il ne vient que l’eau. L’eau qui tombe et qui fait que le ciel et la terre se ressemblent au point que nous ne savons plus où nous marchons.

 

Nous sommes des chiens.

 

*

 

Elle est là.

Debout.

Nous ne savons que faire alors nous restons immobiles. Les dents dans nos bouches. La langue dans nos bouches. La salive dans nos bouches. L’eau.

Nous ne la protégeons pas.
Il n’y  a personne.

Il n’y a que nous qui pouvons la mordre, et nous ne le ferons pas. Nous ne l’avons pas fait.

Alors qui ?

 

Parfois, elle se retourne.

Alors nous nous levons. Indécis.

Puis, nous reposons nos ventres sur la terre.

Cette pensée nous occupe. Cette pensée vide. Nous ne savons plus nos noms.

Quand nous ne courons pas.

 

Tout ce qui fut le monde ruisselle. S’enlise.

Tout ce qui fut le monde n’est plus ou se perd.

Parfois surnage quelque chose, puis disparaît.

 

Nous sommes inquiets par nature, mais il n’y a rien. Nous cherchons à veiller sur elle, sans raison.

Si nous trouvons celui qui l’a mordue. Nous le tuerons.

*

 

Nous aimons l’odeur de son sang.

Nous sommes fidèles.

 

La blessure ne se soigne pas. Elle danse autour et avec elle, elle danse en elle. La blessure a sa propre signification, sa propre destination.

Nous ne comprenons pas.

 

La blessure est un signe, un signe qui danse. Des paroles, de la poésie.

Nous ne comprenons pas.

Nous sommes des chiens.

 

Parfois, elle sourit. Nous sommes contents.

Nous ne savons pas à qui elle sourit. Elle regarde la meute mais ne lui sourit pas. Nous sommes tout autour d’elle, où qu’elle soit, elle peut voir l’un de nous.

 

Nous connaissons l’aboutissement du monde, nous y sommes allés en courant. Nous connaissons la douleur. Nous connaissons le ciel sans étoiles qui finit la pensée.

Nous n’espérons rien.

 

Il y a elle, que son sang vêt comme une parure.

 

Et chaque fois que nous partons nous revenons. Notre course a une raison d’être, revenir. 

 

*

 

Quand nous fouillons dans la boite de notre esprit nous trouvons le vent. La pluie dans le vent, des choses simples, le sommeil, la boue sous nos pas, le sable, le mouvement du ciel. Le goût du vent dans nos bouches. Elle.

Nous n’imaginons pas ce qu’il peut y avoir dans son esprit.

 

Dans la course nous retrouvons l’ordre du monde. L’ordre perdu. Il se perd encore avec la fatigue. Alors nous sommes confus.

 

Nous n’imaginons pas qu’elle parte.

 

Il nous semble parfois que nous avons laissé notre âme derrière nous, à l’origine de la course. Peut être, peut elle nous la rendre. Nous ne savons pas.

Sa présence tisse des lignes dans nos esprits. Des lignes de pensée.

 

 

Nous voyons ses yeux,  son manteau de ruines, ses lèvres qui savent parler mais ne disent rien. Nous voyons ses mains qui ne caressent pas.

 

Son silence ne nous blesse pas. Ce sang qui coule de sa peau, nous inquiète. Nous n’attendons rien d’elle. Juste une destination. Un nouvel ordre du monde.

Peut être y a-t-il des noms pour les choses.

 

Nous n’avons pas d’espoir parce que nous n’avons pas d’âme.

*

 

Nous savons à peine qu’il y avait quelque chose. Elle le sait.

Ce qui reste de la proie quand nous l’avons mangée. La satiété. Le sang sur la langue. Le souvenir de la morsure. Rien. Le sommeil.

 

Nous dormons.

Parfois le temps de fermer les paupières.

Le temps que cesse l’émotion de la course.

Le début du sentiment.

Le dénuement.

 

Nous nous levons avec la faim.

Nous sommes des chiens.

 

La meute s’agite autour d’elle. Nous n’osons pas. Nous avons honte. Il suffirait qu’elle nous regarde et la course cesserait. Comme une évidence.

 

Le monde flotte. Des villes entières passent. Des monuments, des routes, des objets… Nous les suivons des yeux en essayant de reconnaître quelque chose. Mais il n’y a pas de mots pour dire ce que nous voyons. Ils n’ont plus de sens.

 

Cette eau vient de nous aussi. C’est ce que nous avons compris.

Cette eau vient de nous et nous quitte.

 

*

 

La tempête mélange le ciel et la terre et puis le paysage se redépose, comme un sédiment.

 

La pensée nous embarrasse.

Nous préférons courir.

 

Nous aimerions lécher la blessure mais nous n’osons pas. Nous pourrions la soigner avec notre langue, nous pourrions.

Nous pourrions la guérir si nous savions parler.

 

Il n’y a plus d’abri. Plus de pont, plus de grotte, plus de toit… nous ne pouvons que nous cacher dans nos corps. Derrière les muscles et la chair, derrière les dents, derrière la peau et les poils, derrière les yeux.

 

Il se peut qu’elle nous ressemble. Mais ce n’est pas un chien. Il se peut qu’elle nous appelle.

 

Nous dormons prés d’elle. L’odeur de son sang nous rassure. Elle court avec nous dans nos rêves, elle court dans la boue. Nous renversons le monde sous nos pas.

La course est infinie.

Le rêve aussi.

 

Nous courrons autour de la morsure. Nous ne savons pas qui nous sommes.

 

*

 

 

 

On ne peut pas creuser la boue. Elle se comble. Elle se remplit d’eau. La terre est pleine. Pleine d’eau et de ruines. Pleine d’eau et de morts.

On ne trouve rien dans nos mémoires.

 

Il faut courir.

Ainsi les choses deviennent solides, le sol, la conscience.

Puis tout sombre.

 

Après personne ne s’en préoccupe. Nous sommes des chiens. Nous ne savons pas ce qu’est la mort. Nous ne savons pas ce que la terre fait des choses.

 

Nous sommes des chiens, nous savons qu’il faut courir.

 

La femme mordue ne court pas. Elle est sur une chose dure. Là, les nuages ne sont plus les mêmes, la boue est moins avide.

Nous avons vu ses mains prendre l’eau. Nous l’avons vu essuyé son visage avec le tissu de son manteau. Nous l’avons vu essorer ses cheveux. Nous avons vu qu’elle avait mal.

 

La terre ne rend rien. La terre garde ceux qui s’y perdent. Lorsqu ‘un de nous cesse de courir, il ne revient plus.

 

Nous ne savons pas quoi faire de cette pensée, alors nous la laissons, nous la laissons dans l’eau.

 

*

 

Tourner plusieurs fois sur soi même puis s’asseoir où se coucher. Se relever. La voir. Eviter de la voir. Se coucher comme honteux.

 

Nous  sommes les seuls à vivre ici. Nous sommes puissants. Nous résistons. Nous restons debout sur l’eau. La pluie qui tombe, la terre qui roule, le ciel qui se fracasse ne nous brisent pas.

 

Nous ne viendrons pas à bout du chagrin.

Nous ne savons pas parler.

 

Des torrents traversent le paysage, le découpent, le désagrégent. Entre hier et demain, ici et là bas… n’existent pas de continuité. Le temps est mort. La cause, la conséquence… ces mots n’ont plus de raison d’être. Ne reste que la meute.

 

Nous n’avons pas de mémoire. Il ne faut plus.

 

Notre force ne sert qu’à la fuite. Nous ne savons pas penser à autre chose.

 

Parfois nous mordons la boue.

Elle est froide comme la honte et crisse sous les dents.

 

*

 

 

Qui nous entend ?

Quand nous hurlons, qui nous entend ?

 

Elle reste vide. De nous, vide.

 

Le cri tombe avec la pluie. Le cri se perd dans la boue. Le cri s’enlise et ne remonte plus.

Invisibles nous restons prés d’elle, presque dilués, confondus.

La femme mordue ne nous reconnaît pas.

 

Nous sommes des chiens. Nos esprits se sont enfuis avec les murs.

 

Quand la fureur de la course  s’apaise, nous nous couchons prés d’elle, cachant nos dents avec nos pattes. Parfois, tombent d’elle des parfums, des murmures…nous les recueillons dans la tiédeur de nos bouches pour qu’ils vivent un peu, pour qu’ils vivent pour nous.

Alors le cri s’altère et revient quelque chose qui ressemble à nos noms, quelque chose de prononçable…puis, il s’en va.

 

Nous fermons les yeux.

 

Alors le désir de la course revient, comme l’eau…comme l’eau qui tombe du ciel et occupe tous les creux.

Elles dansent.

 

 

 

App 03 copie

 

 

 

 

Photo : M. Gerardin

Décomposition.

Juste dire que "la lunette et le sabre" offre à la lecture :
- des bribes, des extraits qui seraient plutôt lisibles (le sont ils ?) dans ce qu'il est commun d'appeler, des articles.
- des écrits entiers, ou des travaux en cours, dans ce que l'on dénomme, des pages.

Bien sûr, tous ces textes ont été écrits par quelqu'un, et toutes les photos ont un auteur.
Je salue d'ailleurs au passage, mon camarade d'aventure, celui qui marcha avec Basic Nepoti, sur les sables de Mars.

Basic.

Oiseaux

 

 

 

 

 

App 16

 

 

 

Photo M Gerardin

 
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