Lundi 26 mai 2008
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20:00
- Je
suis une petite fille. Il y a aussi un garçon, un autre garçon, un petit frère encombrant. Il y a des carcasses de voitures. Nous jouons à la course. Nous sommes immobiles, mais les voitures vont
très vite puisque nous faisons la course. C’est le temps qui file sous elles, le troupeau du temps. J’ai toujours des bonnes idées, les garçons me suivent. Parfois, on s’arrête pour manger des
tartines de pain noir et de la confiture, du pain au goût de cendre.
- J’aime bien la voiture noire ! On
dirait un carrosse.
- C’est une traction avant. C’est la
voiture qu’avaient les maquisards quand il y avait la guerre contre les boches.
- Ah ouais ! Tu crois que ça, c’est
une voiture de maquisard ?
- Je crois…Il y a même des trous de balle
dans la carrosserie…
- Ouah…bon !
- C’est vrai ?
- Oui ! Y a même encore du sang
sur les siéges !
- Non, c’est de la
confiture !
- Tais toi, t’y connais rien en
sang !
- J’y connais mieux que toi ! Qui
c’est qui est parti quand ils ont tué le veau ?
- Bon , on joue !
- C’est qui les boches ?
- Les boches…c’est toi ? Nous on est
les maquisards et on s’enfuit…toi, tu nous poursuis avec les motos, les camions, les voitures.
- Je veux aussi un
tank !
- Je voudrais faire pipi avant la guerre
contre les boches !
- Ouais ! Dépêche toi avant qu’ils te
bouffent le zizi !
- Je me demande comment se font les
choses ? Comment se fait-il que les automobiles servent pour la guerre, puis finissent leur destin, seules dans un champs, habitées par les rats et les enfants, ouvertes à la pluie et au
vent. Je me demande si elles y pensent ! Je me demande si quelqu’un a pensé à un paradis pour les vieilles voitures. Je me demande si lorsqu ‘on a été quelqu’un ou quelque chose, on
peut se satisfaire d’être quelqu’un d’autre ou quelque chose d’autre, si on ne se sent pas obligé de comparer. Je me demande si oublier est une action consciente, si ça s’apprend. Je me demande
si on peut défaire les choses, morceau après morceau puis s’en resservir pour faire autre chose. Si on peut recycler sa douleur. Personnellement, je trouve ça un peu niais, un peu facile. Je me
demande comment on fait pour éviter d’être triste, d’être malheureux, parce que sinon, je vois pas à quoi ça sert d’être vivant. Je me demande pourquoi, lorsqu’on est vieux, on va puiser si loin
dans l’enfance pour trouver des choses à raconter. N’y a-t-il rien d’intéressant plus tard ? Je me demande qui des deux garçons, je vais embrasser dans quelques années, et si ça a de
l’importance. Je ne crois pas, je ne crois plus. Maintenant je suis vieille et j’entends la traction venir me chercher, les portières claquer, et les bottes crisser sur les graviers de la route,
j’entends les culasses que l’on arme.
- Dis, c’est quand qu’on commence ?
Parce qu’il a pissé.
- On commence
maintenant !
Les enfants explosent en cris et en rire, c’est comme ça, comme si on ouvrait les mains et qu’elles soient pleines
d’oiseaux, et qu’ils s’envolent en tous sens et toutes couleurs.
Ils retombent ensuite, comme les cendres des feux d’artifices, des braises et de la poussière noire dans les
ténèbres, charriant une odeur de poudre et de joie.